(1) Articles/Débats
**********************Die Debatte um den Terror des Kommunismus:
Jean Ferrat: La marche du siècle
aus: L'Humanité, 5.12.1997.
Dorothea Hahn:"Das läßt
sich nicht auf fünf Seiten erklären"
Interview mit Nicholas Werth
TAZ Nr. 5396 vom 01.12.1997, Seite 18.
J.-M. C.: Le communisme et nous
aus: Le Monde, 5.12.1997.
Ulrike Ackermann: "Schwarzbuch
des Kommunismus"
aus: TAZ, Nr. 5396 vom 01.12.1997 Seite 12.
Hans-Hagen Bremer: Späte
Nachholstunde zu einem Jahrhundertthema
aus: Frankfurter Rundschau 22.11.1997.
**********************Die Debatte um Nationalität und Immigration:
Anonyme: Le droit du sol en
trois dates
aus: Le Monde 14.11.1997.
Aufruf der Künstler und Intellektuellen:
Sans Papiers- régularisez!
aus: Le Monde 3.10.1997.
Christina von Braun: Der nervöse
Volkskörpers
aus: TAZ-Magazin Nr. 5383 vom 15.11.1997,
Seite 10-11.
Philippe Bernard: Immigration,
nationalité, intégration
aus: Le Monde 14.11.1997.
Philippe Bernard: Ce que le
projet Guigou propose de modifier
aus: Le Monde 26.11.1997.
Daniele Lochak:Von guten Ausländern
und bösen Illegalen
aus: Le Monde diplomatique Nr. 5382 vom 14.11.1997, Seite
20-21.
Dorothea Hahn: Hauptziel: Kampf
gegen die Migration
aus: TAZ, 4.12.1997.
**************************Der Prozeß Papon:
Jean-Baptiste de Montvalon: Pour
Lionel Jospin, la " France " n'est pas coupable de Vichy
aus: Le Monde, 23.10.1997.
Nicolas Weill: Mouvement éditorial
autour de l’affaire Maurice Papon
aus: Le Monde, 3.10.1997.
Lucas Delattre: Le nazisme, Vichy
et le procès Papon vus par un historien allemand
aus: Le Monde, 7.11.1997.
Philippe Bernard: Le Procès
Papon
aus: Le Monde, 17.10.1997.
(1) Articles/Débats
Die Debatte um den Terror des Kommunismus:
J.-M. C.: Le communisme et nous
aus: Le Monde, 5.12.1997
DE L'UNION SOVIÉTIQUE à la Chine, en passant par le Cambodge, des crimes immenses furent commis au nom du communisme. Le bilan en est aujourd'hui résumé d'un chiffre : 85 millions de morts. Pour autant, le communisme comme idéologie, théorie et courant de pensée, fut-il par essence criminel, ayant le crime comme fin et projet, tout comme le nazisme portait en lui explicitement le racisme et la haine, la négation de l'humanité et, donc, le génocide ? Telle est la question posée par Le Livre noir du communisme et les polémiques qu'il suscite, y compris entre ses divers co-auteurs ; et qui se sont heureusement prolongées à la télévision, mercredi 3 décembre au soir, autour de Jean-Marie Cavada.
Parce que ce débat sur le passé concerne notre présent, il ne peut être laissé aux seuls historiens. C'est notre mémoire collective qu'il met en jeu au terme du siècle le plus terrible de l'histoire humaine. Dans une démocratie, la nôtre, qui a la double particularité d'offrir un gouvernement comprenant des ministres d'un parti se revendiquant toujours de l'idéal communiste et un électorat où l'extrême droite ne cesse de progresser et de s'enraciner depuis maintenant quinze bonnes années, l'histoire d'hier rejoint ici la politique d'aujourd'hui.
La promotion éditoriale du Livre noir présente comme des révélations deux points qui, au Monde, nous paraissent acquis de longue date : les Etats communistes commirent des crimes de masse ; comparer stalinisme et nazisme est utile et légitime. Le zèle dénonciateur de certains qui, après avoir adoré dans leur jeunesse le "soleil rouge" maoïste, cru que la "pensée" de Staline incarnait la "juste ligne" face au "révisionnisme" et rêvé d'exporter en France une "guerre civile" calquée sur la Révolution culturelle, découvrent tardivement l'imposture de leurs anciennes idoles, ne saurait faire brusquement litière de tous ceux qui, dès les années 30, 40 ou 50, surent être lucides.
Il n'est donc pas vrai que l'on ne "sait" qu'aujourd'hui. Pour s'en tenir aux années d'après-guerre, il suffit de se reporter à la collection du Monde, né en décembre 1944, pour s'en convaincre.
Bien avant de publier, en 1956, le texte intégral du fameux rapport du XXe congrès du Parti communiste soviétique - point de départ de la déstalinisation -, que le PCF de Maurice Thorez présentera comme le "prétendu rapport attribué au camarade Khrouchtchev", Le Monde avait fait passer ses lecteurs "de la découverte de la curieuse et sympathique Russie adversaire de l'Allemagne nazie aux révélations de l'univers stalinien", ainsi que l'a souligné le meilleur historien de notre journal, Jacques Thibau ( Le Monde 1944-1996, Plon, 1996).
En 1949, à une époque où nombre d'intellectuels de gauche préféraient "avoir tort" avec le PCF que "raison contre lui", notre journal choisit de soutenir explicitement la proposition formulée par l'ancien trotskiste et futur gaulliste David Rousset, rescapé des camps et auteur notamment de L'Univers concentrationnaire, de créer "une commission d'enquête sur les camps de concentration soviétiques". "Il va sans dire que nous nous associons à cette proposition, lisait-on dans Le Monde du 11 novembre 1949. Une foule de témoignages concordants indiquent que la vie concentrationnaire dans l'immense réseau des camps soviétiques n'est guère différente de celle des déportés dans les camps nazis." Suivait une description précise, appuyée sur la démontration de David Rousset, dont le constat, loin d'être infirmé ou même réévalué, est simplement confirmé par les archives accessibles cinquante ans près.
Nous pourrions citer aussi les comptes rendus exhaustifs du procès Kravtchenko (1947), la condamnation sans appel de la "mise au pas de l'intelligentsia soviétique" sous le règne de Jdanov (1948), la publication d'un témoignage accablant sur la "vie secrète du Komintern" (1949), les nombreux reportages sur la mise au pas de l'Europe de l'Est ou encore la chronique minutieuse du procès de Prague de 1952 dont L'Aveu, le livre d'Artur London qui deviendra un film de Costa-Gavras, a révélé au grand public l'engrenage infernal. Le 5 décembre 1952, au lendemain des pendaisons des onze condamnés à mort de ce procès, on pouvait ainsi lire dans nos colonnes un éditorial soulignant l'antisémitisme qui était l'un des ressorts de ces sinistres mascarades judiciaires : "Cette affaire montre [...] que de plus en plus on s'attaque, au-delà du "rideau de fer", aux coupables virtuels ou potentiels, à celui dont les origines sociales, religieuses, ethniques, rendent peu probable l'adhésion sans aucune réserve au régime communiste. Le procès de Prague n'est qu'une étape sur la voie qui mène à la mise au pas totale des consciences et des volontés. Il y en aura d'autres."
Bref, à nos yeux, le Livre noir ne révèle pas une réalité historique jusqu'alors ignorée ou sous-estimée. Il ne faudrait d'ailleurs pas ajouter l'ingratitude à l'oubli en ne reconnaissant pas notre dette envers ceux - anciens communistes en rupture de ban, comme Boris Souvarine, communistes oppositionnels, comme les trotskistes, ou anarchistes et libertaires - qui, dans un isolement souvent tragique, ont accumulé les premières preuves des crimes commis en URSS. Quoi qu'on puisse penser par ailleurs des utopies révolutionnaires qui, pour certains, continuaient de les animer, il nous semble équitable de rappeler qu'ils payèrent parfois leur audace de leur vie. Lors de son assassinat à Mexico en août 1940 par un agent soviétique, Léon Trotski n'était-il pas en train de terminer la rédaction d'un Staline où, avant qu'Hannah Arendt théorise le concept de totalitarisme, le régime au pouvoir à Moscou était jugé "totalitaire", Hitler et Staline, dont le pacte était alors en vigueur, étant même qualifiés d' "étoiles jumelles" ? Mais surtout, comment oublier que tout fut dit, que les termes du débat furent clairement posés dès l'origine par ceux qui refusèrent les "vingt et une conditions" de Lénine : la social-démocratie - elle-même martyrisée en Russie d'abord, dans les démocraties populaires ensuite - a voulu faire progresser la démocratie en y intégrant la revendication sociale, et a combattu la pratique communiste consistant à prétexter la revendication sociale pour faire reculer la démocratie.
Le Livre noir fait donc débat. Légitimement, car il est de toute façon utile de redécouvrir. La démarche des historiens, dont Stéphane Courtois assure qu'elle ne saurait obéir à des considérations de "météorologie politique", par sa répétition même, s'inscrit dans le devoir de mémoire qui vaut pour tous les crimes. Mais de façon plus contestable aussi par sa mise en scène éditoriale, celle-là même dont se sont désolidarisés certains des auteurs, notamment Nicolas Werth et Jean-Louis Margolin. Au départ, il ne devait y avoir que plusieurs essais de qualité et de rigueur inégales, concernant des aires géographiques et des périodes historiques différentes, rassemblées dans un même ouvrage. A l'arrivée, il y a une addition - "de 85 à 100 millions de morts" proclame le bandeau qui orne la couverture - que légitime l'introduction de Stéphane Courtois où, de la comparaison entre nazisme et communisme, l'on peut passer subrepticement - l'auteur s'en est vigoureusement défendu sur le plateau de "La Marche du siècle" - à l'assimilation et au trait d'égalité : l'idéologie communiste, quels que soient les pays, les circonstances et les périodes où elle fut au pouvoir, serait foncièrement d'essence criminelle, tout comme le fut le national-socialisme.
Du point de vue de la discipline dont elle se réclame ici - l'histoire -, l'addition a-t-elle un sens ? Qu'y a-t-il de commun entre l'ultranationalisme paysan des Khmers rouges, éradiquant dans leur folie autogénocidaire tout ce qui s'identifiait peu ou prou à l'univers urbain, et la dékoulakisation de la fin des années 20 en URSS et la terrible famine qui l'accompagna, où un pouvoir citadin et ouvrier entendait mater les campagnes ? Quelles similitudes entre la terreur stalinienne des années 30, dont la première victime fut la génération qui fit la Révolution de 1917 - au point que l'immense majorité du comité central du Parti bolchevique aura été décimée avant 1940 par le pouvoir qu'elle avait fondé -, et la Révolution culturelle maoïste où la bureaucratie au pouvoir instrumente la jeunesse dans ses luttes de clans et de cliques, sans pour autant prendre le risque de s'entretuer ?
Les initiateurs du projet éditorial qui fonde le Livre noir ont évidemment la réponse : le fil rouge communiste unit dans un même sang tous ces crimes. Mais comment ne pas voir que, dès lors, le parti pris idéologique cède le pas à la démarche historienne ? Car, avec la même méthode - ou, plutôt, la même absence de scrupules -, il serait également facile d'ébaucher un "livre noir du capitalisme" additionnant les millions de morts de la "boucherie" de 1914-1918, les divers massacres coloniaux - de l'Algérie à Madagascar, en passant par la guerre d'Indochine -, les suppliciés morts sous la torture pratiquée, entre autres, par l'armée française en Algérie, les populations vietnamienne, laotienne et cambodgienne décimées par le feu roulant des B52 américains, etc. Après tout, ces violences disparates ne peuvent-elles pas être mises au compte de pays ayant pour point commun d'être des démocraties parlementaires et des économies de marché ?
Sauf à rappeler cette évidence que la violence d'Etat, dès qu'elle se manifeste, engendre des violences criminelles, la lecture de l'histoire par les crimes qui l'ont ensanglantée suppose d'identifier et de singulariser le crime, de s'intéresser à son contexte, à sa mise en oeuvre, à sa production concrète. Bref, de s'arrêter - et le mot n'est pas choisi au hasard - aux "détails" qui caractérisent ce crime. Nul hasard en effet si Jean-Marie Le Pen qualifia les chambres à gaz de "détail" dans l'histoire de la seconde guerre mondiale. Or ce n'est justement pas un détail si, au coeur d'un continent développé, de richesse et de culture, le nazisme alla industriellement jusqu'au bout du programme raciste qu'il s'était fixé : tuer des êtres humains parce qu'ils avaient l'unique tort d'être nés.
Le génocide dont furent victimes juifs et tsiganes, a écrit avant sa mort François Furet, a "l'affreuse particularité d'être une fin en soi". Sa mémoire douloureuse, qu'il ne faut cesser d'entretenir car il fut commis au coeur de notre culture, est l'obstacle incontournable sur lequel butte l'extrême droite dans ses efforts pour retrouver la légitimité qu'au terme de ce siècle, continue de lui dénier la réalité tangible du crime auquel a conduit l'idéologie dont elle se réclame.
On objectera que les héritiers du communisme sont dans la même situation. C'est, à nouveau, procéder par simplification et amalgame. L'historien Nicolas Werth a ainsi rappelé que, avant de voir des similitudes entre nazisme et communisme, c'est une différence essentielle qui le frappe : la distorsion entre l'idéal proclamé - de fraternité et d'égalité - et la réalité du pouvoir, au point que d'anciens communistes seront parmi les premiers à dénoncer les crimes commis en son nom, tandis que le nazisme a bel et bien appliqué son programme, au point qu'il n'existe aucun cas de dénonciation des crimes du IIIe Reich par un ancien dignataire nazi, voire un simple SS de base. Bref, il y aura toujours une différence entre celui qui s'engage en croyant à un idéal relié, par la réflexion, à l'espérance démocratique, et celui qui est attiré par un système qui repose sur l'exclusion et qui fait appel aux pulsions les plus dangereuses de l'individu.
Au-delà des aspects polémiques et à usage immédiat de ce débat, il sera sans doute utile d'en garder à l'esprit quelques éléments. En premier lieu, le travail sur l'histoire est salutaire : il doit être toujours recommencé, comme recommencent les générations. Donc un livre, même s'il est un livre de plus sur les crimes du communisme et même s'il est discutable, ne peut être illégitime et inutile. En second lieu, l'acquis et la force de l'anticommunisme sont là pour nous préserver de lendemains qui décahanteraient à nouveau : nourri par les libéraux, de Raymond Aron aux "nouveaux philosophes", comme par la gauche elle-même, il nous enseigne qu'il est indispensable de ne pas prendre les idéologies, si généreuses fussent-elles, au pied de la lettre et qu'il est nécessaire de les ramener constamment aux pratiques qu'elles inspirent.
Le communisme, tel qu'il a été pratiqué, a semé un champ de ruines. De ce point de vue, on peut reprocher à Robert Hue de faire encore trop de place à une certaine bonne conscience communiste, et partant trop peu de cas des innombrables victimes de ce système. Mais l'anticommunisme a aussi ses faiblesses, celle d'avoir négligé la capacité de s'autodétruire du système, d'avoir cru qu'il allit tout emporter sur son passage alors que les véritables dangers de notre époque sont ailleurs ; comme celle de servir d'alibi à ceux qui veulent faire la preuve que, un crime en valant un autre, les dernières barrières qui nous préservent de la légitimation de l'extrême droite sont caduques.
De l'échec tragique du communisme peuvent naître deux leçons : soit qu'il faut en finir avec tout projet prétendant changer la société, de façon à éviter qu'une illusion en remplace une autre, quitte ainsi à s'accomoder des injustices et des inégalités ; soit, si l'on persiste à croire juste et nécessaire un tel changement, d'accepter l'idée que cette aspiration devient illégitime dès lors que les libertés en sont les premières victimes. L'inquiétude est l'antichambre de l'espérance.
Hans-Hagen Bremer: Späte Nachholstunde zu einem Jahrhundertthema
aus: Frankfurter Rundschau 22.11.1997.Im Nachbarland Frankreich tobt derzeit ein heftiger Historikerstreit um das "Schwarzbuch des Kommunismus"
Mit einem roten Papierstreifen um den Einband hat der Verlag Robert Laffont das Buch in die Schaufenster der Buchhandlungen legen lassen. Doch statt des sonst üblichen werbewirksamen Hinweises auf einen der Literaturpreise der Saison springt von der Banderole eine für eine wissenschaftliche Veröffentlichung etwas marktschreierisch anmutende Schlagzeile ins Auge: "85 Millionen Opfer".
Auch ohne diese den Sensationshunger ansprechende Publizität wäre das von Stéphane Courtois, Forschungsdirektor beim staatlichen Wissenschaftszentrum CNRS, unter Mitarbeit von Nicolas Werth, Jean-Louis Panné, Andrzej Paczkowski, Karel Bartosek und Jean-Louis Margolin herausgegebene Sammelwerk Schwarzbuch des Kommunismus - Verbrechen, Terror, Unterdrückung vermutlich zum Renner des Pariser Bücherherbstes geworden. Denn schon bevor es Anfang November herauskam, hatte es wegen eines Streits von zwei der Autoren mit dem Herausgeber Aufsehen erregt. Nicolas Werth und Jean-Louis Margolin hatten sich gegen die von Stéphane Courtois im Einleitungskapitel aufgstellte These von der "Ähnlichkeit" (similitude) des "Klassengenozids" der Kommunisten mit dem "Rassengenozid" des Nationalsozialismus gewandt. Es hagelte Beschwerden. Manuskripte wurden zurückgehalten, Rechtsanwälte eingeschaltet. Schließlich erschien das Buch mit einer leicht veränderten Einleitung.
"Der Tod eines ukrainischen Kulakenkindes, das das stalinistische Regime gezielt der Hungersnot auslieferte, wiegt genauso schwer wie der Tod eines jüdischen Kindes im Warschauer Ghetto, das dem vom Naziregime herbeigeführten Hunger zum Opfer fiel", lautet einer der Kernsätze des Herausgebers. Zehn Jahre nach dem Streit deutscher Historiker, den Ernst Nolte mit der Leugnung der Singularität des industriellen Massenmords an den europäischen Juden auslöste, ist damit in Frankreich die Debatte über die geschichtliche Einordnung des nationalsozialistischen und des kommunistischen Totalitarismus neu entbrannt.
Mit dem Vergleich, erklärt Courtois, wolle er "die Einzigartigkeit von Auschwitz" nicht in Frage stellen. Trotz dieser verbalen Distanzierung von Nolte nähert sich Courtois dann jedoch indirekt dessen Kernthese an, indem er feststellt, mit ihren Methoden der Massengewaltausübung hätten Lenin und Stalin die Methoden der Nazis oft vorweggenommen. "Über einzelne Verbrechen, punktuelle, situationsbedingte Massaker hinaus machten die kommunistischen Diktaturen zur Festigung ihrer Herrschaft das Massenverbrechen regelrecht zum Regierungssystem", schreibt der frühere Maoist und spätere Schüler der Kommunismusforscherin Annie Kriegel.
Mittlerweile ist die erste Auflage bereits vergriffen, und das 846 Seiten starke Buch, von Bernard Fixot, dem Leiter des Verlages Robert Laffont bereits als "Bibel" angepriesen, ist weiterhin in Leserbriefspalten der Zeitungen, TV-Talk-Shows und politischen Debatten Thema Nummer eins. Selbst in der Nationalversammlung war es Anlaß für eine Anfrage der konservativen Opposition an die sozialistische Regierung von Premier Lionel Jospin.
Der Zweck, den die Opposition verfolgte, war durchsichtig. Unter Berufung auf die von den Autoren des Schwarzbuchs aufgestellte "schreckliche Bilanz" des Kommunismus wollte sie mit der Forderung, "die Verantwortung derer festzustellen, die diese Verbrechen jemals unterstützt haben" einen Keil in Jospins Regierungsbündnis mit den Kommunisten treiben. Entsprechend verärgert reagierte der auf dieses Manöver völlig unvorbereitete Regierungschef mit einer alleinigen Zuweisung der Schuld für kommunistische Verbrechen an den Stalinismus und gab für die Kommunistische Partei Frankreichs (KPF) eine Ehrenerklärung ab. Sie habe sich erst spät vom Stalinismus distanziert, aber sie habe es getan: "Sie gehört meiner Regierung an, darauf bin ich stolz." Ein Teil der Opposition verließ darauf unter Protest den Saal.
Der parlamentarische Eklat war nichts gegen die Empörung, mit der konservative Publizisten den Premierminister zur Korrektur seines Geschichtsbildes aufforderten. Es werde solange keine seriöse Analyse des Kommunismus geben, wie die Linke nicht zugebe, daß dessen Verbrechen nicht die Folge zufälliger Umstände und Ereignisse seien, meint Jean-François Revel, Mitglied der Académie française. Nur weil die Geschichte ihnen verwehrt habe, an die Regierung zu kommen, sei sie davor bewahrt worden, selbst Verbrechen zu begehen, schreibt François Dufay in der Zeitschrift Le Point.
Die Polemik enthält einen wahren Kern. Denn auch wenn Frankreichs KP inzwischen von der "Diktatur des Proletariats" und dem "demokratischen Zentralismus" abgerückt ist und kürzlich sogar den langjährigen Generalsekretär Georges Marchais erleichtert zu Grabe trug, so ist ihre Mutation zu einer demokratischen Partei noch nicht abgeschlossen. Noch auf dem 29. Kongreß im Dezember 1996 erklärten mehrere vor dem ideologischen Mief resignierende Erneuerer den Austritt. Der Appell von Parteichef Robert Hue zur Rehabilitierung der in den 50er und 60er Jahren ausgeschlossenen Abweichler verhallte folgenlos. Die Verbrechen des Kommunismus bezeichnete Hue als ein "menschliches Drama". Doch er nannte es "grotesk", daraus eine "makabre Buchhaltung" aufzustellen.
Genau das tut nun Courtois. Es gehe nicht darum, "eine Art doppelte Buchführung des Horrors" oder eine "Hierarchie der Grausamkeiten" aufzustellen, schreibt er. Dann aber rechnet er doch die von den Autoren des Buchs teilweise nur auf Grund von Schätzungen ermittelten Zahlen der Opfer des Kommunismus zusammen und kommt auf rund hundert Millionen Tote - immerhin 15 Millionen mehr als die vom Verlag auf dem Einbandstreifen plakatierten 85 Millionen -, die er dann den 25 Millionen Opfern des Nationalsozialismus - warum nur 25 Millionen, waren es nicht viel mehr? - gegenüberstellt. Über die Gründe für einen solchen Umgang mit dem in dem Buch erarbeiteten Material gibt es nur Spekulationen. Seine Kritiker vermuten politische Motive: Der Eifer des Renegaten habe den Wissenschaftler blind gemacht.
|
|
|
Anonyme: Le droit du sol en trois
dates
aus: Le Monde 14.11.1997
----------------------------------------------------------------------------
1945 : l'ordonnance du 19 octobre annule les mesures restrictives prises dans l'immédiat avant-guerre et sous Vichy et consacre l'équilibre entre droit du sol et droit du sang, qui était en vigueur depuis un siècle avant la défaite de 1940 et ses conséquences. La loi de 1851 avait introduit le double droit du sol, toujours en vigueur aujourd'hui, qui rend français à la naissance tout enfant né en France de parents étrangers qui y sont eux-mêmes nés. Clé de l'intégration "à la française", tous les enfants d'immigrés sont ainsi nécessairement français à la deuxième génération. La loi de 1889 institue de plein droit l'acquisition de la nationalité à l'âge de la majorité pour tous les enfants d'étrangers nés en France ; elle a aussi permis aux parents étrangers d'obtenir la nationalité pour leurs enfants mineurs nés en France.
1973 : la loi du 9 janvier fait de certaines condamnations pénales un empêchement à l'acquisition de la nationalité par déclaration. Surtout, elle adapte l'ordonnance de 1945 au contexte de la décolonisation. Ainsi, en vertu du double droit du sol, les enfants d'Algériens nés en France après le 1er janvier 1963 sont français de naissance puisque leurs parents sont eux-mêmes nés sur un sol - l'Algérie - alors considéré comme français.
1993 : la loi Méhaignerie introduit l'exigence d'une manifestation de volonté entre seize et vingt et un ans pour l'acquisition de la nationalité par les enfants nés en France de parents étrangers. Elle supprime la possibilité pour les parents d'obtenir la nationalité pour leurs enfants mineurs nés en France et restreint l'application du double droit du sol.
Aufruf der Künstler und Intellektuellen:
Sans Papiers- régularisez!
aus: Le Monde 3.10.1997.
| Sans-papiers: régularisez!
par 1 300 artistes et intellectuels A u lendemain des élections de juin 1997, le nouveau gouvernement a annoncé la régularisation sous conditions d’un nombre important de sans-papiers: des dizaines de milliers d’immigrés en situation irrégulière sont donc allés se déclarer à leur préfecture - condition indispensable à leur régularisation. Selon les sources officielles, plus de 90 000 demandes
ont été recensées, pour moins de 1 200 régularisations.
(suit la liste des noms)
|
Philippe Bernard: Immigration,
nationalité, intégration
aus: Le Monde 14.11.1997.
----------------------------------------------------------------------------
ANALYSE Le "rétablissement du droit du sol", formule aussi sibylline que bancale
COMME ON LE DIT des trains, un projet de loi peut en cacher un autre. Ainsi en est-il des textes préparés par le gouvernement sur l'immigration et la nationalité. Le premier, défendu par Jean-Pierre Chevènement, contesté par des associations et des personnalités pétitionnaires, sera, comme il se doit, combattu par la droite, même s'il est loin de détruire toutes les chausse-trapes de la loi Pasqua de 1993.
L'effervescence suscitée par ce texte avait jusqu'à présent laissé dans l'ombre l'autre projet inscrit à l'ordre du jour du Parlement, celui d'Elisabeth Guigou sur la nationalité. L'affichage des états d'âme de députés socialistes sur un texte censé ravir leurs électeurs vient de révéler au grand jour ce que nombre d'observateurs entrevoient depuis des mois, mais que le gouvernement a sans doute sous-estimé : le caractère potentiellement explosif du dossier de la nationalité, probablement aussi détonant que celui de la réforme des lois sur l'immigration.
EFFARANTE COMPLEXITÉ
Les raisons en sont simples : moins techniques que les débats sur les cartes de séjour ou les procédures d'expulsion, les discussions sur la nationalité soulèvent la question sensible de l'"identité française", touchant l'opinion au plus profond d'elle-même. Ressentie comme simple par le commun des mortels, cette question atteint, dans sa traduction juridique, une effarante complexité, et ce double niveau de compréhension favorise les doubles discours et la démagogie.
Dans ce registre, l'extrême droite a une longueur d'avance : la dénonciation par Jean-Marie Le Pen des "Français sans le savoir" a amené la droite à ouvrir cette boîte de Pandore dès 1986. La loi Méhaignerie de 1993, qui a repris l'essentiel des conclusions de la commission Marceau Long, traduit la mise en oeuvre, de façon heureusement édulcorée, de cette rhétorique du soupçon envers les étrangers.
Lionel Jospin, lui, ne s'est pas avancé dans ce domaine aussi précisément que dans celui de l'immigration. Il n'a jamais promis l'"abrogation" de la loi Méhaignerie (que tout le monde assimile d'ailleurs aux lois Pasqua), se contentant d'annoncer le "rétablissement du droit du sol", formule aussi sibylline que bancale puisque, aussi bien, le droit du sol n'a pas été supprimé en 1993. La réforme Méhaignerie en a seulement réduit la portée en introduisant, notamment, l'exigence d'une manifestation de volonté pour les jeunes nés en France de parents étrangers et en supprimant la possibilité pour les parents étrangers d'obtenir la nationalité pour leurs enfants mineurs nés en France.
L'ambiguïté de cette promesse se traduit aujourd'hui par la division des députés socialistes, qui donnent au "retour" au droit du sol un sens variable selon leur propre sensibilité, parfois elle-même trempée dans leur propre histoire familiale. Faut-il, se demandent-ils, permettre aux immigrés de donner la nationalité française à leurs enfants dès la naissance ? Le souci de favoriser l'intégration conduit à répondre positivement. La mesure était d'ailleurs restée en vigueur entre 1889 et 1993 sans dommage apparent pour l'identité nationale ! La commission Long et le législateur de 1993 ont répondu négativement en invoquant la conception moderne de l'autonomie de la volonté de l'enfant, qui conduit à réserver à ce dernier - et non à ses parents - le choix de la nationalité.
L'argument est aujourd'hui repris par le gouvernement pour justifier le maintien du statu quo sur ce point, mais la véritable justification de cette position restrictive est à chercher ailleurs : tous les gouvernements craignent que des parents sans papiers n'utilisent la nationalité de leurs enfants pour régulariser leur propre situation. Le pouvoir actuel n'échappe pas à ce soupçon, d'autant que la loi Debré de 1997 a prévu d'attribuer une carte de séjour à tous les parents d'enfants français. Une large partie de l'opinion, y compris à gauche, est sensible à cet argument.
CHOIX DE LA RIGUEUR
Le gouvernement, plutôt que de tenter de le réfuter en rappelant que la quasi-totalité de ces enfants deviendront tôt ou tard français, préfère ne pas courir le risque d'être taxé de complaisance à l'égard des étrangers. Au choix du coeur, il préfère le choix politique de la rigueur, qui conduit à rétablir tout de même l'essentiel : l'acquisition de la nationalité de plein droit et automatique, à dix-huit ans, sans exclusion possible.
En optant ainsi, au nom de l'équilibre et du consensus républicain, M. Jospin confirme la fermeté avec laquelle il entend traiter les dossiers de la nationalité et de l'immigration. La modération serait alors le prix à payer pour que cessent à la fois la manipulation du thème des étrangers à des fins politiciennes et l'incessant mouvement de balancier des lois qui les concernent. Si la prochaine alternance "oubliait" les immigrés, M. Jospin aurait gagné, mais il est peu probable que l'opposition l'aide à tenir ce pari.
Philippe Bernard: Ce que le
projet Guigou propose de modifier
aus: Le Monde 26.11.1997.
TREIZE, SEIZE, DIX-HUIT : tels devraient être les nouveaux seuils d'âge pour l'acquisition de la nationalité française par les jeunes nés en France de parents étrangers. Si le projet Guigou est voté en incluant les amendements déjà acceptés par le gouvernement, ce qui ne fait guère de doute, ce rythme à trois temps devrait se décliner ainsi : dès treize ans, le jeune pourra devenir français avec l'accord de ses parents ; à seize ans, il pourra demander à le devenir de façon autonome ; à dix-huit ans, il sera français de plein droit à condition d'avoir résidé en France pendant au moins cinq ans depuis l'âge de onze ans. S'il ne souhaite pas devenir français, il pourra décliner la nationalité dans les six mois précédant sa majorité et dans l'année suivant cet anniversaire.
Le projet gouvernemental procède d'une critique du fonctionnement du système en vigueur depuis la loi Méhaignerie de 1993, texte issu des travaux de la commission présidée par Marceau Long. Le débat sur la nationalité, longtemps restreint aux juristes spécialisés, avait surgi dans le champ politique au milieu des années 80, sous la pression des critiques de Jean-Marie Le Pen accusant la loi d'alors de fabriquer des "Français sans le savoir". Après avoir en 1986 préparé un projet radical, vivement contesté, Jacques Chirac, alors premier ministre, avait confié le dossier à une commission de "sages". Modérées, les conclusions de cette commission avaient été assez bien accueillies à gauche, et avaient débouché sur la réforme de 1993, moyennant quelques retouches restrictives.
La possibilité pour les parents d'obtenir la nationalité pour leurs enfants mineurs nés en France, en vigueur depuis 1889, a été alors supprimée. Les jeunes ne peuvent depuis 1993 acquérir la nationalité qu'en manifestant leur volonté de devenir français, entre seize et vingt et un ans.
"SANS L'AVOIR VOULU"
Si cette procédure fonctionne mieux que ses détracteurs ne l'avaient craint, elle laisse sur le bord du chemin les jeunes les plus démunis, exclus des réseaux d'information ou désocialisés et qui, laissant passer la date limite des vingt et un ans, restent alors "étrangers sans l'avoir voulu".
Le texte présenté par Mme Guigou ne revient que partiellement à la législation antérieure, puisqu'il ne rétablit pas le droit des parents d'obtenir la nationalité pour leurs enfants mineurs : aucun enfant d'étranger (à l'exception des ressortissants des anciennes colonies) ne pourrait devenir français avant l'âge de seize ans (comme actuellement) - ou treize ans si l'amendement socialiste est adopté.
Outre cette réforme centrale, le projet Guigou et les amendements adoptés par les députés modifieraient les points suivants :
Double droit du sol : depuis 1851, tout enfant né en France de parents étrangers eux-mêmes nés en France est français à sa naissance sans formalité. Entre 1973 et 1993, cette disposition s'est appliquée aux enfants nés de parents eux-mêmes nés dans les anciennes colonies, avant l'indépendance, qu'il s'agisse de l'Algérie, considérée comme département français jusqu'en 1962, ou de territoires ayant d'autres statuts.
La loi de 1993 a supprimé totalement cette dernière disposition et l'a limitée pour les Algériens. Alors que les députés socialistes souhaitent rétablir totalement le "double droit du sol", le gouvernement veut maintenir la distinction entre les Algériens et les autres étrangers. Dans son esprit, le droit à la nationalité peut être rétabli intégralement pour les premiers mais sa suppression doit être confirmée pour les seconds.
Mariage : alors que le projet de loi prévoyait initialement de maintenir à deux ans le délai pour devenir français après mariage avec un ressortissant français, les députés de la majorité ont souhaité le limiter à une année. Aucune condition de ce type n'était exigée avant une loi de 1984 qui a instauré un délai de six mois, porté à deux ans en 1993.
Jean-Baptiste de Montvalon: Pour Lionel
Jospin, la " France " n'est pas coupable de Vichy
aus: Le Monde, 23.10.1997.
Se saisissant de la polémique lancée par Philippe Séguin, le premier ministre assure que le procès de Maurice Papon est celui d'un homme et non d'une époque. Il prend la défense du gaullisme contre son dénigrement par l'extrême droite
----------------------------------------------------------------------------
ACCUSÉ par le président du RPR, Philippe Séguin, de diriger un gouvernement qui observerait, à l'occasion du procès Papon, " une attitude ambiguë " face à la " dégradation inquiétante de l'esprit public ", Lionel Jospin se devait de répondre. Manifestement soucieux d'éteindre une polémique susceptible d'embraser l'ensemble du monde politique, le premier ministre a choisi d'intervenir directement, mardi 21 octobre, devant la représentation nationale.
Opportunément interrogé sur le sujet, au terme de la séance de questions au gouvernement, par Michel Crépeau, président du groupe RCV - qui avait initialement prévu d'intervenir sur le problème de la continuité territoriale entre le continent et la Corse -, M. Jospin s'est employé à répondre à ce qu'il a appelé " la philippique de M. Séguin ". Le premier ministre, qui a indiqué d'emblée ne pas avoir " toujours compris à qui [le président du RPR] pensait et qui il visait ", n'a pas jugé utile de relever explicitement l'affirmation de M. Séguin, selon lequel " certains à gauche " entretiendraient de façon délibérée une " atmosphère délétère " autour du procès Papon, afin de " gonfler la force électorale du Front national ".
" LA NÉGATION DE LA FRANCE "
Sur ce point, le chef du gouvernement a mis sur le compte de " l'étrange biographie " de Maurice Papon le télescopage " devant l'opinion " de la période de Vichy et de la guerre d'Algérie, et affirmé que le " procès du gaullisme " évoqué par M. Séguin avait été " obstinément intenté " par le président du Front national, mais " nullement formulé " par les responsables de la majorité ni par le gouvernement. M. Jospin a ensuite récolté les premiers applaudissements de l'opposition en soulignant que le ministre de l'intérieur, Jean-Pierre Chevènement, avait " cloué le bec à M. Le Pen " - qui avait affirmé qu' " il était plus facile de résister à Londres que de résister en France " -, en répondant au président du FN qu'il était " en tout cas plus facile de collaborer à Paris que de résister à Londres ".
Réfutant ainsi toute responsabilité du gouvernement, M. Jospin a adressé, dans le même temps, de nombreux signes d'apaisement en direction de ceux qui, à l'instar du président du RPR, se montraient soucieux de ne pas voir la France en tant que telle figurer au banc des accusés. En premier lieu, le premier ministre a affirmé que " le procès d'un homme " ne devait pas être " celui d'une époque ", même s'il convenait, en dehors des prétoires, d' " éclairer les enjeux de cette période ". M. Jospin s'est ensuite taillé un franc succès, sur tous les bancs de l'Hémicycle, en affirmant qu '" il n'y a pas de culpabilité de la France parce que (...) Vichy était la négation de la France et en tout cas la négation de la République ". Au cours de sa démonstration, le premier ministre a pris soin de se démarquer subtilement des propos tenus par Jacques Chirac le 16 juillet 1995, à l'occasion du cinquante-troisième anniversaire de la rafle du Vel' d'Hiv'. Alors que M. Chirac avait affirmé que " la France, ce jour-là, accomplissait l'irréparable ", M. Jospin a indiqué : " Je n'ai pas exactement employé les mêmes termes il y a quelques mois [à l'occasion du cinquante-cinquième anniversaire de la rafle] et n'ai pas personnellement utilisé le mot " France ". "
Grâce notamment à cette discrète mise au point sémantique, M. Jospin, qui a eu l'habileté de ne pas pointer explicitement les profondes divergences apparues au sein du RPR sur ce sujet, a rallié à lui nombre de suffrages. Dans la soirée, le premier intéressé, Philippe Séguin, a pris " acte de ce que le premier ministre a rappelé que le procès Papon devait être celui d'un homme et non celui d'une époque ; que le gaullisme ne pouvait être mis en cause ; que Vichy n'était ni la France ni la République ". " J'avais souhaité avec force qu'il soit mis fin à une dérive et des amalgames inacceptables. Je sais gré au premier ministre de s'y être employé ", a conclu le président du RPR, qui avait tenu, quelques heures plus tôt, à appeler M. Jospin pour lui dire qu'il était " navré " de ne pas avoir été présent dans l'Hémicycle lors de son intervention. M. Séguin a également pu se féliciter, mardi, de voir le groupe socialiste du Sénat renoncer à inscrire à l'ordre du jour une proposition de loi visant à permettre une incarcération de M. Papon - un texte que le député des Vosges avait par avance qualifié de " loi d'exception ".
" LECTURE JUSTE DE L'HISTOIRE "
" C'est exactement ce que j'ai dit ", se félicitait quant à lui le président du groupe RPR, Jean-Louis Debré, en commentant dans les couloirs l'intervention de M. Jospin. Ne retenant des propos tenus par M. Chirac en juillet 1995 que l'expression d'un nécessaire " devoir de compassion, de solidarité envers nos compatriotes, notamment nos compatriotes juifs, victimes des agissements de cette époque ", l'ancien ministre de l'intérieur avait affirmé, en fin de matinée : " Je crois que Vichy ne fut qu'un état de fait (...) ; pour autant il n'a jamais été dit que cet état de fait était la France ou incarnait la République. "
La rhétorique de M. Jospin a également emporté l'adhésion de ceux qui, au Parti socialiste, sont restés fidèles à l'analyse gaulliste de François Mitterrand sur la période de Vichy. Ainsi, l'ancien ministre de la culture Jack Lang a-t-il estimé, mardi, que M. Jospin avait fait " une lecture juste de l'Histoire " en exprimant " ce que François Mitterrand avait exprimé lui-même voici deux ou trois ans ". " Lionel Jospin a permis de dissoudre de fausses idées, de fausses oppositions, et d'indiquer un chemin qui peut rallier beaucoup de gens ", a souligné le maire de Blois.
Pour autant, le premier ministre a tracé quelques limites à ce " chemin " consensuel. Exprimant la crainte que des mises en garde comme celle de M. Séguin " interdisent de mener ensemble (...) l'effort de recherche sur notre passé " qu'il estime nécessaire, le chef du gouvernement s'en est pris - sans le nommer - au président de Force démocrate, François Bayrou, qui avait affirmé, le matin-même, que " lorsqu'un pays s'est déchiré, la première règle à appliquer est la réconciliation ". " Je ne suis pas sûr que les Français aient besoin d'être réconciliés parce qu'ils ne sont pas ennemis les uns des autres ", a indiqué M. Jospin, en ajoutant que " les Français, en revanche, ont besoin de se rassembler " : non " au prix de l'oubli ", mais " sur des valeurs qui sont celles de la démocratie, de la République ". Ainsi brillamment sorti de ce délicat exercice de style, le premier ministre a reçu une ovation des députés de la majorité.
Nicolas Weill: Mouvement éditorial
autour de l’affaire Maurice Papon
aus: Le Monde, 3.10.1997.
Passage en revue des publications qui paraissent à l’occasion du procès de l’ancien secrétaire général de préfecture
L e procès de Maurice Papon, qui s’ouvre le 8 octobre aux assises de Bordeaux, sera un événement judiciaire en même temps qu’un acte de mémoire hors norme, à en juger par le nombre d’ouvrage inédits ou réédités qui l’accompagne depuis quelques semaines. Quinze années de procédure, un énorme dossier d’instruction (on parle de soixante mille pages de documents versés répartis en plus de vingt-six classeurs), la personnalité complexe de l’accusé dont la carrière épouse le cours de plusieurs régimes: tout cela imposait des inventaires. Ils ne manquent pas à l’appel. N’en déplaise à ceux qui estiment incompatibles recherche de la justice et recherche tout court, on constate que souvent, les grands procès historiques suscitent — ou au moins révèlent — des travaux importants, qui sans eux seraient passés inaperçus. Le procès de l’ancien secrétaire général de préfecture, puis, en 1958, préfet de police du général de Gaulle, aura d’ores et déjà porté en pleine lumière une somme d’érudition consacrée à l’administration en France de 1940 à 1944: Servir l’Etat français, rédigé par Marc Olivier Baruch, lui-même administrateur civil au ministère de la culture, à partir d’une thèse commencée en 1991 (voir notre supplément Le Procès Papon, Le Monde du 1e octobre). Un autre des effets du procès est de faire passer la question de l’occupation à Bordeaux de la sphère de l’historiographie locale aux feux de la rampe. Tandis que Perrin réédite un Bordeaux 1940-1944 de René Terisse, un autre ouvrage sur les persécutions antisémites dans la région est attendu avec impatience: Le Dernier Départ. La politique antijuive à Bordeaux ce de 1940 à 1944, de Michel Bergès, de l’université de Bordeaux. Ce dernier est l’un de ceux qui furent à l’origine de l’affaire, mais qui est désormais des plus réservé par rapport au procès, « terrain, dit il, des expressions politiques et militantes très loin de la réalité historique » (1).
De ce procès Papon, certains protagonistes se font faits à l’occasion historiens. Jean-Marc Varaut, qui est l’avocat de l’ancien ministre du budget, fournit dans le dernier chapitre de son Procès Pétain de 1995 un avant-goût de certains éléments de sa défense. Bertrand Favreau, lui, représente la Ligue des droits de l’homme. Avec son Georges Mandel paru en 1995, il campe une belle figure de républicain député de la Gironde qui constitue le contre-modèle du personnel politique de Vichy. Gérard Boulanger, qui représente les parties civiles, vient de publier, au Seuil, la seconde partie de sa biographie du prévenu — sous le titre Un intrus dans la République. Fourmillant de détails et de documents nouveaux, son livre s’efforce d’expliquer le mystère du « rachat » de Maurice Papon à la Libération. Une reconversion à la République qui a soulevé en 1944-45 quelques protestations parmi les résistants de Gironde et des Landes, et dont Gérard Boulanger montre comment elle fut obtenue à coup de certificats de complaisance, voire de faux probables. Aussi bien Maurice Papon ne fut-il homologué comme résistant dans le réseau Jade-Amicol qu’en... 1958, alors qu’il était préfet de police à Paris grâce à l’appui du colonel Arnould, dit Ollivier, blanchisseur quelque peu mythomane de résistants aux faits d’armes improbables. A l’origine du maquis de procédure qui transformera post factum un serviteur de Vichy en combattant de l’ombre, Gérard Boulanger, très informé des situations locales, voit l’effet d’un affrontement plus général qui oppose, à la Libération, une nation résistante à un gaullisme d’Etat soucieux d’ordre public avant tout. De cette guerre franco-française-là, notre fin de siècle porte encore le poids, et le procès de Maurice Papon en est une conséquence, tout autant que de Vichy.
Un Vichy qui a depuis longtemps des défenseurs inlassables. Aujourd’hui, pourtant, cette défense semble plus difficile parce que la persécution raciale et antisémite rebute aujourd’hui plus que jadis l’opinion publique. En revanche, certains tentent de plaider encore les circonstances atténuantes. Le nouveau livre d’Henri Amouroux, Pour en finir avec Vichy, qui se propose de combler pour les Français — dont on connaît « la mémoire courte »! — ce qu’il appelle « les oublis de la mémoire » ressortit à cette catégorie-là. A une « mémoire collective sélective » qui tend, selon Amouroux, à ne retenir de Vichy « que » « les rafles de juillet 1942 (sans donner aux rafles de septembre, en zone non occupée, l’importance qui doit être la leur dans la mise en cause de Vichy), le débarquement allié du 6 juin et la libération de Paris », Henri Amouroux oppose l’étendue de la défaite, les quatre-vingt-cinq mille morts du printemps 1940, les deux millions de prisonniers, les normes différentes de cet « autre monde » en quoi consistait la France des années 40. Responsable partielle de ces « oublis »: l’influence des médias, présentés assez curieusement comme la forme actuelle de la résistance des juifs, au même titre que les armées d’Israël... Dans son admirable Etrange défaite, l’historien Marc Bloch avait pourtant montré que la constatation d’un désastre n’est nullement incompatible avec la quête de responsabilité — en l’occurrence celle des militaires incapables! Henri Amouroux n’en a cure.
Son Pétain à lui, par exemple, « ne se trouverait pas directement mêlé à l’élaboration de ce statut des juifs qui porte évidemment sa signature... ». En l’affaire, n’est-ce pas la mémoire d’Henri Amouroux qui apparaît sélective? Pourquoi omettre de préciser à cette page-là la réaction du chef de l’« Etat français » lors de la discussion du statut des juifs, au conseil des ministres du 1er octobre? D’après le témoignage de Paul Baudouin, alors secrétaire d’Etat à la présidence du conseil, le maréchal Pétain fut « le plus sévère », insistant pour que les juifs soient exclus de la justice et de l’enseignement. Que les perceptions de l’époque, résistantes ou attentistes, n’aient pas accordé à un antisémitisme pourtant meurtrier l’attention qu’il méritait, Henri Amouroux le montre, à l’envi. Mais est-ce une raison pour refouler, en 1997, à nouveau Drancy aux marges de la mémoire de Vichy?
———— (1) Dans un témoignage recueilli par Jean Bruno et Frédéric de Monicault, dont L’Affaire Papon. Bordeaux 1942-1944 (Tallandier, 174 p., 99 F) paraît le 8 octobre.
* Henri Amouroux, Pour en finir avec Vichy, Robert Laffont (538 p., 149 F) (La Grande Histoire des Français sous l’Occupation, premier volume: Le Peuple du désastre, Quarante millions de pétainistes, est par ailleurs réédité en collection « Bouquins »); Gérard Boulanger, Papon, un intrus dans la République, Seuil (390 p., 138 F): Bertrand Favreau, George Mandel, Fayard (568 p., 180 F); René Terrisse, Bordeaux 1940-1944, Perrin (343 p., 140 F); Jean-Pierre Azéma et Olivier Wieviorka, Vichy 1940-1944, Perrin (271 p., 249 F); Michel Slitinsky, Procès Papon: le devoir de juistice, éditons de l’Aube (272 p., 125 F); Philippe Cohen-Grillet, Maurice Papon de la Collaboration aux assises, éditions Le Bord de l’eau (160 p., 85 F); Bernard Violet, Le Dossier Papon, Flammarion (290 p., 130 F); Michel Dobkine, Crimes et humanités, extraits des actes du procès de Nuremberg, Romillat (189 p., 55 F); Denis Peschanski, Vichy 1941-1944. Contrôle et exclusion, Complexe (210 p., 120 F); Jean-Marc Varaut, Le Procès Pétain, Perrin (535 p., 125 F).
Lucas Delattre: Le nazisme, Vichy
et le procès Papon vus par un historien allemand
aus: Le Monde, 7.11.1997.
Considéré comme l’un des meilleurs spécialistes mondiaux du nazisme, Eberhard Jäckel estime dans un entretien au « Monde » que le travail de mémoire permet de retrouver une dignité: « Celle-ci est impossible à connaître quand on vit de légendes ou de mythes »
Propos recueillis par Lucas Delattre
« La solution finale s’explique par la rencontre d’un homme comme Hitler et de structures prêtes à le servir »
L’HISTORIEN Eberhard Jäckel, professeur à l’université de Stuttgart, est l’auteur de nombreux livres sur le nazisme, dont Hitler idéologue (paru en traduction française chez Gallimard en 1995). Considéré par ses pairs comme l’un des meilleurs spécialistes mondiaux de la période, Eberhard Jäckel a également travaillé sur Vichy. Son livre La France dans l’Europe de Hitler (Fayard, 1968, aujourd’hui épuisé), préfacé par Alfred Grosser, fut l’un des premiers à montrer le mépris qu’avaient les dirigeants du IIIe Reich pour le régime du maréchal Pétain. Récemment sollicité par les parties civiles pour venir prendre la parole au procès de Maurice Papon, Eberhard Jäckel a refusé, estimant que ses travaux sur Vichy étaient « trop anciens ».
« Comment le procès Papon est-il perçu outre-Rhin? Peut-il avoir une influence sur la façon dont l’Allemagne regarde son propre passé?
— Les médias allemands suivent le procès avec beaucoup d’attention. Mais je n’observe heureusement aucune expression d’autosatisfaction ou de soulagement du type: « Bien fait pour les Français! » J’espère que la France saura éviter les travers qu’on connaît en Allemagne avec ce genre d’affaires, à savoir une approche moralisatrice des choses. Quand on recherche un coupable idéal, on perd vite le sens de l’histoire. Les faits qui sont reprochés à Maurice Papon ne peuvent pas être abordés sans faire référence au fait qu’à la base de tout, il y a eu une initiative allemande — même si le régime de Vichy n’a pas été sollicité par les nazis pour mettre en place le statut des juifs.
— Peut-on comparer le procès Papon à des événements judiciaires du même ordre dans l’Allemagne d’après-guerre?
— Oui, les premiers grands procès ont eu lieu chez nous, il y a plus de trente ans. Celui des responsables d’Auschwitz et de Majdanek, à Francfort au début des années 60, a joué un rôle particulièrement important. Ces procès n’ont pas été satisfaisants sur le plan du droit, ni du point de vue des victimes. Le gain qu’on a pu en tirer était d’un autre ordre, et se plaçait sur le plan de la connaissance des faits. Ce travail de mémoire a permis de retrouver une dignité — celle-ci est impossible à connaître quand on vit de légendes ou de mythes. Je pense qu’il en va de même pour le procès Papon.
— Vous avez été l’initiateur, avec Lea Rosh, du projet de monument en mémoire des victimes de l’Holocauste à Berlin. Le chancelier Kohl, favorable à cette idée, a opposé son veto à un premier projet en juin 1995. Les nombreux débats qui ont eu lieu depuis lors en Allemagne on fait craindre que le monument ne verrait jamais le jour.
— Ce monument est conçu pour honorer la mémoire des 6 millions de juifs d’Europe exterminés par les nazis. Les débats ont eu lieu surtout entre experts. La plupart ne remettent pas en cause la construction, et d’ailleurs aucune intervention de type révisionniste n’a été déplorée lors des discussions autour de ce projet, qui est bien accepté par la population. La première pierre devra être posée en janvier 1999. Le lieu retenu pour l’édification du monument n’a pas changé: il se trouve entre la porte de Brandebourg et la Potsdamer Platz. Il était important que pour rappeler le plus grand crime de l’histoire, un monument important fût édifié, et qu’il se trouvât à proximité de l’ancienne chancellerie du Reich. Les trois partenaires de ce projet — l’Etat fédéral, le Land de Berlin et une fondation réunissant les initiateurs — doivent s’entendre de manière imminente sur le projet architectural qui sera retenu
. — Pourquoi ce monument voit-il le jour si tard?
— Nous avons déjà beaucoup de sites commémoratifs ou lieux de mémoire, à commencer par les camps de concentration d’Allemagne, mais également la villa du lac Wannsee à Berlin, où s’est tenue la conférence sur la « solution finale » en janvier 1942, ou bien l’exposition permanente « Topographie de la terreur », également à Berlin. Mais l’extermination des juifs n’a pas eu lieu en Allemagne, et les camps allemands ne permettent pas à eux seuls de commémorer en tant que tels l’extermination du tiers de la population juive mondiale par les nazis. Il fallait un monument distinct, central, si possible avec le nom des victimes.
— Comment évolue le regard de la société allemande sur la période du IIIe Reich?
— Je ne remarque aucun désintérêt chez les jeunes générations, au contraire. Les films et les livres sur la période continuent de rencontrer la curiosité et de soulever les interrogations, même s’il y a un réel déficit de connaissances en ex-RDA.
— Comment interprétez-vous, en ce sens, la polémique soulevée par une récente exposition sur les crimes de la Wehrmacht? On a eu l’impression à cette occasion que des tabous encore très forts existaient dans le débat de l’Allemagne sur son propre passé.
— Ce débat, effectivement très vif, est plus complexe qu’il n’y paraît. Il n’est guère possible de défendre aujourd’hui l’idée que la Wehrmacht était une « armée propre » —c’est une idée bien naïve. Ce qui a choqué une partie de l’opinion allemande, c’est que les auteurs de l’exposition ont voulu démontrer que la Wehrmacht était une entité criminelle quasiment autonome. Or c’est moins la Wehrmacht en tant que telle qui était criminelle que l’Etat qui lui donnait des ordres et dont elle dépendait. La décision d’envahir la Russie n’a pas été prise par les généraux de l’armé, par exemple. Donc je ne parlerai pas d’un recul de la conscience historique. Il n’y a plus de tabous en Allemagne sur cette période.
— Le débat sur la responsabilité de la population allemande dans le choix de la solution finale a été relancé l’an dernier par le livre de Daniel J. Goldhagen, Les Bourreaux volontaires de Hitler, qui a été un grand succès de librairie outre-Rhin. Goldenhagen estime que les Allemands ont développé une forme d’antisémitisme spécifique au XIXe siècle, d’emblée « exterminationniste ».
— Il s’agit d’un mauvais livre, unanimement considéré comme tel par les spécialistes de la période du monde entier. Si le livre a eu du succès en Allemagne, c’est qu’il pose le problème en termes simples, moralisateurs. Or il est faux, selon moi, de présenter la solution finale comme une affaire de motivation personnelle des Allemands. C’est avant tout la structure de l’Etat nazi qui a rendu possible l’extermination des juifs, pas la volonté du peuple allemand. Personne, avant Hitler, n’avait eu l’idée d’exterminer tous les juifs d’Europe. La solution finale s’explique par la rencontre d’un homme comme Hitler et de structures prêtes à le servir.
— Et le rôle de la population allemande dans la « solution finale »?
— Il est plus complexe que ne le laisse penser Goldhagen. D’après les sources dont nous disposons, on voit que, en 1938, la Nuit de cristal provoque un malaise dans la population. La déportation des juifs a suscité des réactions variées, pas l’enthousiasme unanime. Quant aux bourreaux ordinaires, la plupart ont agi par opportunisme, pour obtenir des avantages personnels, bien plus qu’au nom de l’idéologie antisémite. D’ailleurs ce n’est pas avant tout l’antisémitisme des Allemands qui explique l’arrivée au pouvoir de Hitler. Quand on étudie de près les discours de ce dernier, on se rend compte que l’argumentaire antisémite passe au second plan entre 1930 et 1932. A la fin du siècle dernier et au début du XXe siècle, l’antisémitisme allemand n’était pas fondamentalement différent des autres, et même moins fort qu’en Russie, en Autriche ou en France. »
Philippe Bernard: Le Proces Papon
aus: Le Monde, 17.10.1997.
Maurice Papon défend pied à pied son itinéraire de haut fonctionnaire Justifiant chacune des étapes de sa carrière, l’ancien préfet de police du général de Gaulle a déclaré que les victimes du 17 octobre 1961 n’avaient pas été tuées par les forces de l’ordre, comme l’affirment les historiens, mais par le FLN BORDEAUX de notre envoyé spécial.
Soudain, un homme. Face à ses juges. Avec ses mots, son langage, ses formules de politesse.
« Monsieur le président, madame, monsieur de la cour, monsieur le premier juré, mesdames, messieurs les jurés, je répondrai à l’invite de M. le président en vous exposant ma vie à partir de ma famille, de ma formation et de ma carrière universitaire, et des conditions dans lesquelles j’étais placé avant la déclaration de guerre de 1939. » Debout, mains jointes dans le dos, Maurice Papon déroule les neufs décennies du film de sa vie. D’emblée, la pugnacité, l’aisance de la parole, saisissant le prétoire. La clarté, la construction des phrases témoignent d’une étonnante agilité d’esprit. La mémoire est intacte. Ce sont d’abord des souvenirs familiaux: son père, notaire, maire, conseiller général, « homme d’action ardent vis-à-vis des devoirs de la vie »; sa mère, décédée en 1931 « d’une crise cardiaque »; enfin, les études, le droit et la psychologie, les sciences politiques et la sociologie. Puis, c’est un épais livre d’histoire qu’ouvre maintenant l’accusé: Front populaire, gouvernements Chautemps, Tardieu, Laval. Les jurés, parfois même leurs parents, n’étaient pas nés. Maurice Papon n’a oublié aucune virgule de ses débuts de fonctionnaire: les coulisses parlementaires, les bureaux, les cabinets ministériels. Puis la guerre dans la coloniale. La Syrie, où il a appris « l’horrible défaite », « essayant ça et là, déjà, affirme-t-il, d’écouter Londres ». Dans la salle, le président Castagnède coupe court à la rumeur qui gronde. Le magistrat demande que ne soit pas évoquée la période des faits, qu’il réserve à plus tard. On retrouve donc l’accusé préfet de Corse de 1947 à 1949.
Et le voici qui livre, « pour l’histoire », une mission
secrète, inédite: sur l’île, les anciennes pistes des
alliés ont servi de bases de transit pour la livraison d’armes à
Israël, alors sous embargo. « Cela m’a valu les félicitations
des Israéliens », dit-il. Puis, un brin nostalgique, il évoque
la « pacification » dans le Constantinois. En mai 1956, il
est inspecteur général de l’administration en mission extraordinaire
(Igame) pour la région de l’est algérien. Me Touzet, avocat
de parties civiles, s’interroge: « Vous êtes-vous jamais élevé
contre la violation de la légalité républicaine? »
Maurice Papon répond, plus direct: « Je me suis élevé
contre la torture, les procédés expéditifs. Mais je
n’avais pas, alors, de pouvoir direct sur les opérations militaires.
» « Pourquoi n’avez pas démissionné? Je n’ai
pas l’habitude de démissionner. » « Démissionner,
c’est déserter. » «REGRETTABLE ET SIMPLE»
Alors, vient la plus grande fierté de l’accusé. De 1958
à 1967, il a été préfet de police du général
de Gaulle. Sur deux dates, des avocats l’attendent de pied ferme: la répression
de la manifestation du FLN (Front de libération national algérien),
le 17 octobre 1961, et la tragédie du métro Charonne, le
8 février 1962. « On a fait du 17 octobre un tableau polémique
et évidemment exclusivement tourné contre moi. » Il
reconnaît la faiblesse des chiffres officiels (deux morts, soixante-quatre
blessés), mais tonne contre les estimations « farfelues »
qui évoquent trois cents victimes. Pour lui, le nombre des corps
jetés à la Seine n’excède pas quinze ou vingt. «
De toute façon, fût-ce un seul mort, et c’était déjà
un de trop. » Maurice Papon poursuit sa version: des règlements
de comptes entre membres du FLN et du MNA (Mouvement national algérien)
dissident de Messali Hadj. Une enquête judiciaire, rappelle-t-il,
a conclu au non-lieu. Me Varaut demande qu’on verse le dossier aux débats.
« Et le dossier administratif pourra un jour être consulté
selon les règles », ajoute l’ancien préfet. Après
une suspension d’audience, l’accusé reprend sa confession, assis,
pour éviter la fatigue. « Charonne est un drame aussi regrettable
qu’il est simple. » Et d’expliquer, comme un grand-père raconterait
ses mémoires: la manifestation interdite par le gouvernement, son
opposition à cette décision, mais l’obéissance aux
ordres des chefs ... Il y eut huit tués, plus de cent blessés.
« La France a connu une période dramatique. Mon seul souci
a été d’assurer la sécurité de mes concitoyens.
Je n’ai fait que mon devoir. » « UN GOUVERNEMENT DE FAIT »
« L’accusé considère-t-il qu’un fonctionnaire doit
obéir à tous les ordres quels qu’ils soient? », demande
Me Alain Jakubowicz. « En temps de paix, dans un Etat organisé,
avec une hiérarchie qui est formée pour respecter l’Etat,
je crois que chaque fonctionnaire a le devoir d’obéir.
Dans une période, disons révolutionnaire, quand l’Etat
n’était pas maître de son sort, comme c’était le cas
sous l’Occupation, il en est tout autrement, et j’aurai l’occasion d’en
reparler. » « Vichy était donc illégitime? »
questionne Me Arno Klarsfeld. « Je considère le gouvernement
de Vichy comme un gouvernement de fait et non de droit. » Seul dans
un coin, l’avocat des Fils et Filles des déportés juifs de
France revient alors sur un dépôt de gerbe que l’ancien préfet
du général de Gaulle a effectué, en 1965, lors de
l’inauguration du Mémorial du martyr juif inconnu. « Effectivement,
j’y ai assisté, répond Maurice Papon. J’étais aussi
à la synagogue de Bordeaux lors des cérémonies à
la Libération. » « Quels sentiments aviez-vous lors
de ce déport de gerbe? » Soudain, l’accusé se relève
et proteste: « Monsieur le président, je n’ai pas attendu
cette inauguration pour rendre hommage au sort funeste et malheureux de
la communauté juive. » Il assure: « J’ai dépensé
tous mes efforts pour sauver de la déportation un maximum de membres
de la communauté juive. J’ai risqué ma vie en radiant cent
trente-neuf juifs de la liste sur laquelle ils étaient couchés.
C’est avec déchirement que j’ai assisté à la répression
nazie contre les juifs. » L’accusé marque un temps. Puis parle
de son éducation, de la pudeur acquise de ses parents. Enfin, haussant
le ton: « C’est une infamie que de me prêter l’absence de sentiments
lors des malheurs qui se sont abattus sur la communauté juive. Puisqu’il
faut tout dire ... A Noël 1943, alors que nous nous apprêtions
à fêter Noël en famille ..., ma femme et moi-même
nous y avons renoncé. Nous avons littéralement pleuré
en parlant du convoi du 23 décembre. Je n’ai jamais cessé
de porter dans mon coeur le deuil de mes compatriotes juifs ... »
L’accusé rattrape un léger silence: « ... et des juifs
étrangers. » Il poursuit: « Alors qu’on me prête
l’inhumanité des sentiments, alors que ceux-ci sont voilés
par la pudeur, ces événements m’ont convaincu que ce XXe
siècle est l’un des plus affreux de l’Histoire. Plus certainement
que le XVIe, qui, au moins, était au service d’un idéal.
Nous avons assisté à l’organisation scientifique et technique
d’un meurtre collectif. Pour moi, cela condamne ce siècle où
j’ai eu le malheur de vivre. » Me Gérard Welzer, avocat de
deux parties civiles, veut poser une question. Mais le président
rappelle que l’interrogatoire de personnalité devait éviter
d’évoquer les faits. Me Welzer se rassoit: « Si vous pleuriez
à Noël 1943, demandait-il à l’accusé, n’est-ce
donc pas que vois connaissiez le sort qui leur était réservé?
» 17 octobre 1961, la police parisienne jette des Algériens
à la Seine Philippe Bernard Avant que son passé sous Vichy
ne le rattrape, le nom de Maurice Papon a évoqué d’abord,
pour les Algériens et beaucoup de militants de gauche, les événements
parisiens d’octobre 1961 et de février 1962. Si la mémoire
des neuf manifestants français morts au métro Charonne, le
8 février 1962, a longtemps été entretenue par le
PCF et l’extrême gauche, celle des deux cents morts algériens
de la nuit sanglante du 17 octobre 1961 a été largement occultée
jusqu’au début des années 90. A chaque fois, les violences
policières ont été couvertes par un même préfet
de police: Maurice Papon. La carrière « algérienne
» de l’homme commence dès octobre 1945 par sa nomination comme
sous-directeur de l’Algérie au ministère de l’intérieur.
Préfet de Constantine entre 1949 et 1951, Maurice Papon retrouve
cette fonction cinq ans plus tard, en pleine guerre d’Algérie. «
Sous son autorité, les exécutions sommaires et l’usage de
la torture sont pratiqués par les militaires et des policiers »,
écrit Jean-Luc Einaudi dans La Bataille de Paris (Le Seuil, 1991).
Promu préfet de police de Paris à la veille de la naissance
de la Ve République, Maurice Papon importe ses méthodes musclées
dans la capitale. En août 1958, des milliers d’Algériens sont
raflés et rassemblés au gymnase Japy et au Vel’ d’Hiv’.
Le nouveau préfet met en place une force de police auxiliaire
composée d’Algériens, sur le modèle des « harkas
». Tout est en place pour le drame. « VOUS SEREZ COUVERTS »
En octobre 1961, alors que le gouvernement Debré négocie
avec le FLN (Front de libération nationale) à Evian et que
l’OAS (Organisation armée secrète) multiplie les attentats,
la répression atteint son paroxysme contre les Algériens
de France, principal soutien financier du FLN. Aux rafles, aux humiliations,
aux exécutions sommaires, répondent de multiple assassinats
de policiers qui attisent la haine de leurs collègues contre les
« Français musulmans d’Algérie ». Le 5 octobre,
Maurice Papon, sous l’autorité du ministre de l’intérieur,
Roger Frey, astreint ces derniers à un couvre-feu: « En vue
de mettre un terme sans délai aux agissements criminels des terroristes
algériens (...), il est conseillé de la façon la plus
pressante aux travailleurs musulmans algériens de s’abstenir de
circuler la nuit (...) » Trois jours plus tôt, le préfet
a demandé aux policiers de tirer les premiers lorsqu’ils se sentent
menacés et les rassure ainsi: « Vous serez couverts, je vous
en donne ma parole.
D’Ailleurs, lorsque vous prévenez l’état-major qu’un
Nord-Africain est abattu, le patron qui se rend sur les lieux a tout ce
qu’il faut pour que le Nord-Africain ait une arme sur lui, car à
l’époque actuelle, il ne peut y avoir de méprise. »
Pour la fédération de France du FLN, qui tient à montrer
son poids, ce couvre-feu est l’occasion d’une démonstration de force:
une manifestation pacifique est organisée en plein centre de Paris.
Le soir du 17 octobre, venus des bidonvilles périphériques,
quelque trente mille hommes, femmes et enfants marchent dans les quartiers
du l’Opéra, de l’Etoile et de l’Odéon. La police réprime
violemment des manifestants désarmés et n’opposant aucune
résistance. Mains en l’air, des Algériens sont matraqués,
renversés puis embarqués dans des autobus de la RATP sous
le regard généralement indifférent des Parisiens.
Des meurtres par noyade dans la Seine sont commis. Les photographies d’Elie
Kagan, les seules à témoigner de cette nuit tragique, montrent
des visages ensanglantés, des homes alignés mains sur la
tête à la station de métro Concorde, des cadavres abandonnés.
Déchaînée, la police procède à des arrestations
massives - 11 538 selon la préfecture , regroupant les Algériens
au Palais des sports et au stade Pierre-de-Coubertin. Le bilan officiel
comptabilisant deux morts parmi les manifestants et deux policiers blessés
par balle n’a jamais été rectifié bien qu’il se soit
rapidement révélé mensonger. Le FLN comptabilisa deux
cents morts et quatre cents disparus. Une soixantaine d’informations judiciaires
ont dû être ouvertes, correspondant à autant de cadavres
d’Algériens repêchés dans la Seine, le canal Saint-Martin,
ou découverts dans les bois de la région parisienne. ENQUÊTE
PARALYSÉE Les procédures n’ont jamais abouti, mais ont permis
au préfet de paralyser le travail d’une commission d’enquête
parlementaire. Maurice Papon fera obstruction à toutes les tentatives
lancées pour faire la lumière sur les événements
du 17 octobre. Pourtant, peu à peu, la réalité des
atrocités commises s’impose. Quelques jours après les événements,
des intellectuels parmi lesquels Louis Aragon, Jean-Paul Sartre, Pierre
Boulez et Pierre Vidal-Naquet signent un manifeste: « En restant
passifs, les Français se feraient les complices des fureurs racistes
dont Paris est désormais le théâtre et qui nous ramènent
aux jours les plus noirs de l’occupation nazie, y lit-on.
Entre les Algériens entassés au Palais des sports en
attendant d’être "refoulés" et les juifs parqués à
Drancy avant la déportation, nous nous refusons à faire une
différence (...). » « La responsabilité du préfet
de police est directe, personnelle, écrasante » Jean-Luc Einaudi,
historien Propos recueillis par Ariane Chemin L’HISTORIEN Jean-Luc Einaudi,
auteur de La Bataille de Paris-17 octobre 1961 (Seuil, 1991), est cité
à comparaître, jeudi 16 octobre, à la demande des parties
civiles, dans le cadre de l’examen de personnalité de Maurice Papon.
« Quelle est la responsabilité de Maurice Papon dans la mort
de plus de deux cent Algériens, en octobre 1961? - Elle est directe,
personnelle, écrasante. Préfet de police de Paris et du département
de la Seine, Maurice Papon était le responsable de l’action des
forces de police: à ce titre, il était parfaitement au courant
du déroulement des opérations. Les témoignages directs
sont suffisamment nombreux pour prouver que les victimes d’octobre 1961
(noyés, tués par balle, morts à la suite de coups,
de crânes éclatés) résultent d’une action concertée
de la police. On a tué le 17, on a également tué le
18, en dehors de la manifestation, au Palais des sports, dans la cour de
la préfecture, au stade Pierre-de-Coubertin. - Est-ce la première
fois que Maurice Papon invoque la responsabilité de « commandos
du FLN »? - Formulée ainsi, la défense de Maurice Papon
est tout à fait nouvelle. Une thèse approchante courait à
l’époque dans les milieux officiels. Roger Frey, ministre de l’intérieur,
expliquait que les noyés retrouvés dans la Seine et dans
les canaux auraient été les victimes de règlements
de comptes entre Algériens. En outre, cette thèse, tout à
fait aberrante, n’est pas celle que Maurice Papon développait alors.
Totalement mensonger, le communiqué de la préfecture de police
du 17 octobre ne parlait en effet que de « deux morts » et
expliquait que les « membres du service d’ordre » avaient été
contraints de « riposter » aux « coups de feu »
tirés par les Algériens. Je précise qu’il n’y a eu
aucun policier blessé par balle, et que, le 18 octobre, seul l’un
d’entre eux n’a pu reprendre son service. « On peut dire aujourd’hui
que les victimes étaient près de trois cents - en tout cas
plus de deux cents. Constantin Melnik, à l’époque conseiller
de Michel Debré pour les affaires de police et de renseignement,
a lui-même reconnu en mars 1992 que la répression avait fait
« entre cent à trois cents morts ». Reste que c’est
la première fois que M. Papon reconnaît un nombre de victimes
supérieur à trois ... - Pourquoi, selon vous, livre-t-il
cette version? Parce que la seule autre issue pour lui, ce serait de reconnaître
la vérité. En couvrant ses crimes, Maurice Papon se couvre
lui-même. Il s’est enfermé dans le mensonge, et le mensonge,
à un moment donné, débouche sur l’aberration. - Le
ministre de l’intérieur, Jean-Pierre Chevènement, a indiqué,
mercredi, qu’il était « prêt à chercher à
faire la vérité » sur ces événements.
Il a rappelé que le secret des archives ne peut être levé
qu’après soixante ans, ajoutant toutefois que la loi du 3 janvier
1979 prévoit des « dérogations ». C’est un engagement
important? - C’est une déclaration politique qui me paraît
tout à fait importante. Jusqu’à maintenant, les demandes
de consultation des archives ont toutes été refusées.
C’est la première fois qu’un ministre de l’intérieur souhaite
éclairer cette période. Voyons maintenant comment ces intentions
vont se traduire dans leur application. On peut d’ores et déjà
poser une question. Ces archives sont-elles complètes? N’ont-elles
pas été expurgées? N’oublions pas que Maurice Papon
a été préfet de police jusqu’en 1967 ... »