France-Mail-Forum Nr.2 (Mai 96)


  1. Le regard des autres

    Trouvailles:

    1. Politique et histoire:

      • Jacques Kergoat : Gewerkschaftsbewegung, aber wohin?
        Frankreich nach den sozialen Unruhen vom Dezember 1995
        Aus: Le Monde diplomatique/TAZ , März 1996.
      • Pierre Bourdieu , La télevision peut-elle critiquer la télevision?
        Analyse d'un passage à l'antenne
        Aus: Le Monde diplomatique, April 1996.
      • Réponse à Pierre Bourdieu de Daniel Schneidermann
        La télevision peut-elle critiquer la télevision?
        Aus: Le Monde diplomatique, Mai 1996.
      • Ariane Chemin /Nicolas Weill , Les nouveaux compagnons de route Aus: Le Monde, 12.4.1996.
    2. Littérature et philosophie:

      • Michel Foucault : L'Anti-Oedipe: Une introduction à la vie non fasciste.
        Aus: magazine littéraire 257 (September 1988), S.49-5o.
      • Gilles Deleuze : Foucault, Historien du présent.
        Aus: magazine littéraire 257 (September 1988), S.51/52.



  1. Politique et histoire:

    Jacques Kergoat: Gewerkschaftsbewegung, aber wohin?
    Frankreich nach den sozialen Unruhen vom Dezember 1995
    in: Le Monde Diplomatique/TAZ (März 1996)

    ******************************************************** -->


    RÉVEILLÉS PAR LE MOUVEMENT SOCIAL DE DÉCEMBRE 1995

    Les syndicats français mis au défi

    TENUE à Davos, en février, la réunion de " décideurs " politiques, industriels et financiers venus du monde entier a souligné, en creux, l'absence de coordination des milieux populaires face à l'accélération de la mondialisation. En France, en particulier, le syndicalisme est faible, divisé et peu impliqué dans un réseau de solidarités internationales. Les grèves de décembre 1995 pourraient cependant enclencher une prise de conscience et une volonté de résistance. Seront-elles, à terme, porteuses d'un projet global susceptible de combler le vide qu'a laissé la gauche politique ?

    par JACQUES KERGOAT

    Revenu au premier plan de l'actualité à l'occasion du mouvement social de décembre dernier, le syndicalisme français a beaucoup perdu en puissance depuis près d'un demi-siècle. Sa refondation dépendra de sa capacité à prendre en compte des forces et des aspirations nouvelles. Les grèves du secteur public et le soutien dont elles ont bénéficié dans l'opinion permettent de préciser l'identité de ces forces et la nature de ces aspirations.

    De 1947 à 1958, le pourcentage des syndiqués passe de 50 % à 27 %. La fin des espoirs nés pendant la Résistance, les difficultés d'adaptation déjà à un tissu industriel qui change et à une " nouvelle classe ouvrière " qui apparaît (1), expliquent en partie cette chute. Mais il y a aussi le poids des scissions et de la division dans la classe ouvrière. Car le recul des effectifs n'affecte pas toutes les organisations syndicales. Ce sont pour l'essentiel Force ouvrière (FO) et surtout la Confédération générale du travail (CGT) qui perdent des adhérents et de l'audience (mesurée par les résultats aux élections des comités d'entreprise). La scission syndicale de 1947 a en effet entraîné des affrontements permanents entre les militants des deux confédérations, parfois physiques comme lors de la grève des mineurs de 1947. La guerre froide a ensuite solidement installé d'un côté les " cosaques " et de l'autre les " agents de la CIA ". Ostensiblement à l'écart de cette division, la Fédération de l'éducation nationale (FEN) et la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) voient progresser leurs effectifs et leur audience.

    De 1958 à 1977, le pourcentage de syndiqués se stabilise, voire augmente légèrement, passant de 27 % à 30 % : la baisse des effectifs de FO et de la FEN est compensée par les progrès de la CFDT déconfessionnalisée. Le mouvement de mai 1968 ne modifie guère cette évolution : progression de la CFDT et de la CGT, stabilisation de FO, nouveau recul de la FEN. En 1978 s'amorce une chute brutale : de 30 %, le pourcentage de syndiqués tombe jusqu'à atteindre son niveau actuel de 11 % : la CGT perd les trois quarts de ses adhérents, la CFDT près de la moitié, FO environ le tiers. Quant à la FEN, avant même la scission qui, en 1994, donne lieu à la naissance de la Fédération syndicale unitaire (FSU), elle a perdu près de la moitié de ses adhérents. Et, aux élections aux comités d'entreprise, ce sont les " non-syndiqués " qui désormais se situent en tête, passant de 17 % à 28 % des suffrages.

    Ici aussi les explications de ce recul sont multiples. Mais, prises isolément, elles sont souvent insatisfaisantes. La " casse " des bastions industriels ? Certes, mais aux PTT la CGT abandonne aussi la moitié de ses effectifs, et les deux tiers aux finances. Une incapacité à prendre en compte les données nouvelles du syndicalisme ? Sans aucun doute, mais la CFDT, réputée s'être adaptée, passe durant cette période de 903 000 à 515 000 adhérents. Il faudrait ajouter le poids du chômage, les effets contradictoires de la gauche au pouvoir, et remarquer que le point de départ de la décrue 1978 correspond à la résurgence de la division syndicale, en l'occurrence à la rupture de l'accord d'unité d'action entre la CGT et la CFDT (2). De nouvelles organisations apparaissent A l'exception de Force ouvrière, toutes les organisations syndicales admettent la réalité de la crise. Et chaque mouvement social apporte à sa manière des éléments de réponse à cet affaiblissement : la forme " coordination ", lors des luttes que mènent les cheminots, puis les infirmières ; la " démocratie des assemblées générales " que généralise le mouvement de décembre 1995. Aucune de ces pratiques ne vise à se substituer au syndicalisme, mais elles signalent des envies auxquelles celui-ci répond mal : souci d'agir dans l'unité, volonté d'indépendance par rapport à des stratégies décidées ailleurs, attente d'un syndicalisme de proximité, où chacun peut contrôler, participer, élaborer. Le tout dans un contexte où tous les sondages signalent un renouveau de l'aspiration à un syndicalisme plus fort, sans pour autant que celui-ci se prolonge par une syndicalisation effective.

    C'est dans cet environnement complexe que des éléments nouveaux ont récemment modifié la donne. Et d'abord la création de la Fédération syndicale unitaire (FSU), qui coïncide avec l'échec du projet de " recomposition syndicale " poursuivi par la FEN. La Fédération de l'éducation nationale envisageait le rassemblement en une seule confédération des organisations constitutives d'un syndicalisme " réformiste " (FO, CFDT, FEN et certains syndicats autonomes, telle la Fédération générale autonome des fonctionnaires (FGAF). Pour arriver à ses fins, la direction de la FEN n'hésite pas à chasser de ses rangs les syndicats contestataires. Mais la " recomposition " ne se fait pas : FO boude, la CFDT, divisée, a du mal à s'y insérer. Et, paradoxalement, les syndicats exclus non seulement gardent leurs adhérents, mais en recrutent de nouveaux. Pour la première fois dans l'histoire du syndicalisme français, une scission ne se traduit pas par une perte nette d'effectifs. Grâce à sa capacité à inventer des pratiques nouvelles, la FSU apportera même la preuve aux élections professionnelles qu'elle est majoritaire en milieu enseignant.

    Presque au même moment, le " Groupe des dix " qui réunit en réalité près d'une vingtaine d'organisations aux tailles différentes et aux histoires diversifiées signale la naissance d'un syndicalisme autonome à l'allure inhabituelle. Les piliers de ce groupe sont le Syndicat national unifié des impôts (SNUI) et SUD-PTT. Le SNUI et SUD (Solidaires, unitaires, démocratiques) représentent assez bien les deux trajectoires qui caractérisent le Groupe des dix. L'histoire du SNUI est imprégnée du refus de la division syndicale, et une partie de sa tradition est corporatiste. SUD-PTT est né il y a une dizaine d'années de l'exclusion de la CFDT des équipes syndicales PTT d'Ile-de-France. Unitaire, combatif, présent dans une série de batailles sociétales (à Agir contre le chômage (AC !) ou dans la défense des droits des femmes), SUD a obtenu des résultats flatteurs à La Poste et à France Télécom (27 % des voix, derrière la CGT mais devant la CFDT), prouvant ainsi que, dans ce milieu, une organisation " radicale " pouvait avoir une audience de masse ; l'attelage SNUI-SUD a tourné le bloc des autonomes vers un syndicalisme combatif.

    De son côté, la CGT évolue, à son rythme et à sa manière. Les débats entamés il y a trois ans au 44e congrès se sont poursuivis, formalisés par un livre des " rénovateurs " (3), Louis Viannet témoignant en réponse d'une belle capacité à prendre en compte les réflexions de ses opposants (4). En adoptant une série de positions à 60 % contre 40 % (et non comme autrefois à 90 % contre 10 %), le récent congrès de la CGT a témoigné de la réalité de ces débats. Force ouvrière s'interroge. On peut certes, comme les médias le font souvent, réduire les esquisses d'un rapprochement avec la CGT aux fantasmes d'une poignée de nostalgiques et de dogmatiques. Mais force est de constater qu'avec l'effondrement des pays du " socialisme réel " une partie des référents qui avaient justifié la scission de 1947 a cessé d'exister. On peut aussi réduire l'opposition à M. Marc Blondel à un vague modernisme sans rivage. Mais, dans le domaine revendicatif, ces opposants sont parfois plus proches de la gauche de la CFDT que de Mme Nicole Notat.

    Ces dernières années, un rapport de force relativement équilibré perdure au sein de la CFDT. Au vu des vagues successives d'exclusions, cela fait maintenant longtemps que les observateurs estiment que la direction confédérale devrait être à l'abri de toute contestation. Or il n'en est rien. Le congrès de Montpellier a ainsi réélu Mme Nicole Notat, mais a en même temps rejeté le rapport d'activité de la direction de la confédération. Cette situation rend d'autant plus paradoxale l'élimination des opposants des instances confédérales.

    C'est dans ce paysage syndical que le mouvement social de décembre 1995 a déclenché un véritable séisme. On en connaît les manifestations extérieures : une CFDT déchirée entre une base qui conspue le plan Juppé et une direction qui semble l'approuver ; une CGT très ferme, mais qui refuse obstinément de se laisser porter à la tête du mouvement ; une poignée de main entre MM. Blondel et Viannet, souvent prolongée par l'unité d'action au niveau local, et qui, à FO, représente une révolution culturelle tant l'anticommunisme a été le premier ciment de l'organisation ; des petits nouveaux, SUD-PTT et la FSU, qui conquièrent une place de choix dans les grèves et dans les manifestations. Mais la mue syndicale, probable, dépendra largement de la capacité des organisations de salariés à répondre à quelques questions de fond. En décembre dernier, tous les observateurs ont été frappés par la renaissance, à la base, de l'" interpro " : pas une assemblée générale de cheminots sans qu'y assistent, ou y participent, trois postiers, quatre agents des finances, deux employés communaux et quelques gaziers. C'est peut-être d'ailleurs ce qui a rendu caduc le recours aux coordinations qui avaient marqué les précédents mouvements, et qui indiquaient souvent une référence forte et identitaire au métier. Premier problème : les structures syndicales pouvant accueillir et faire vivre ce regain de l'interprofessionnalisme sont en déshérence. En décembre dernier, les salariés du secteur privé se sont identifiés à ce qu'ils avaient de commun avec leurs camarades du secteur public, et ils n'ont guère été sensibles à ce qui les en distinguait. Le phénomène est significatif : l'idée souvent formulée d'une grève du privé " par procuration " n'est pas inexacte. Reste, pour le syndicalisme, à relever un défi : comment faire passer les salariés du privé de la grève par procuration à la grève tout court ? Desserrer l'étau des menaces sur l'emploi constitue sans doute un préalable, de taille. Mais comment ?

    En décembre dernier, le patronat et le gouvernement n'ont pas réussi à opposer chômeurs et grévistes. Les chômeurs ont en effet observé avec sympathie grèves et manifestations. Lorsqu'il a été possible de dépasser ce stade de la sympathie, ce sont presque toujours les chômeurs qui ont fait mouvement vers les salariés, notamment par leur participation aux manifestations des organisations syndicales. Seront-ils payés de retour ? La jonction entre les actifs et les chômeurs est une question décisive pour l'avenir du mouvement ouvrier français. Une réussite comme Agir contre le chômage (AC!) et des efforts faits ici et là ne peuvent dissimuler que le mouvement syndical est largement en retard dans ce domaine. Le rôle des féministes EN décembre dernier, la démocratie des assemblées générales a bien fonctionné. mais elle a aussi montré ses limites. Quand une grève affronte l'Etat, il est difficile que les décisions se prennent dépôt par dépôt. Hier dirigistes et centralisateurs, les syndicats ont désormais tendance à laisser repartir le balancier dans l'autre sens. Pourtant être à l'écoute ne signifie pas forcément se taire. Cela peut signifier parler après avoir écouté (et non plus avant), proposer et non pas édicter. A trop s'effacer, les organisations syndicales pourraient faire douter de leur utilité. Leur problème n'est pas de renoncer à gérer les conflits, mais de les gérer démocratiquement. En décembre dernier, les femmes ont animé les manifestations, marché et marché, la solidarité aux lèvres. Mais elles ont été moins visibles dans les piquets de grève et lors des assemblées générales. Les raisons sont multiples (5). Mais on ne saurait écarter qu'aient pesé les rôles familiaux traditionnels, renforcés par les problèmes de transport : les femmes à la gestion familiale, les hommes à la lutte. Le problème avait été moins sensible pendant le long conflit des infirmières : cela s'expliquait sans doute par la forte féminisation de la profession mais aussi parce que le travail décalé avait déjà instauré dans le couple des habitudes différentes de répartition des tâches domestiques. De manière générale, la crise convoque aujourd'hui la sphère du privé dans l'espace public. Mise en lumière par le succès de la manifestation du 25 novembre dernier (40 000 personnes à Paris), la nouvelle légitimité du féminisme va accentuer ce type de mise en cause. Or les syndicats, qui ont longtemps fait l'impasse sur de telles problématiques, sont encore mal préparés aux situations qui en découlent. En décembre dernier, les nouvelles générations salariées ont montré qu'elles n'étaient pas hostiles aux organisations syndicales. Mais, souvent, elles ont pour réflexe de s'en servir quand c'est immédiatement utile, de " jeter " aussitôt après. Bien sûr, la précarité de l'emploi des jeunes leur interdit souvent d'entretenir un contact durable avec un syndicat, à supposer qu'il existe là où ils travaillent. Mais est-ce la seule raison ? Le fait que les 18-24 ans soient en tête de toutes les classes d'âge pour estimer que les objectifs prioritaires des syndicats devraient être " la protection des chômeurs ", " la réinsertion des exclus " et " la solidarité entre salariés français et immigrés " (6) explique une partie de leur désaffection militante. Car il est clair que ce ne sont pas aujourd'hui les objectifs prioritaires des organisations syndicales.

    En décembre dernier, la volonté d'une Europe différente de celle que propose le traité de Maastricht s'est fortement exprimée pendant le mouvement social. Les pratiques européennes des syndicats sont-elles vraiment à la hauteur des enjeux ainsi posés (7) ? Certes, les cheminots ont mené la première grève coordonnée à l'échelle européenne. Mais ce fut aussi la seule. Car les contacts au niveau des branches sont encore largement embryonnaires. la Confédération européenne des syndicats, qui maintient encore à l'encontre de la CGT une exclusive d'un autre âge, n'apparaissant pas comme le lieu naturel de cette concertation. Une directive européenne impose aux grandes firmes qui emploient des salariés dans plusieurs pays de créer des " comités de groupe ", qui existent à présent dans une quarantaine d'entreprises (8). Cependant, la pratique syndicale y est encore balbutiante. En décembre dernier, une série de grandes questions, de la protection sociale aux services publics ont été soulevées par le mouvement social, et qui sont à l'évidence politiques, au bon et plein sens du terme ? Le syndicalisme ne pourra sérieusement y répondre qu'en élaborant un " projet global ", qui constituerait au demeurant sa véritable garantie d'indépendance à l'égard des partis et des projets qu'ils portent. Mais une telle élaboration risque de heurter une opinion qui fait déjà grief aux syndicats de leur " politisation ". Elle menace aussi de réintroduire des divisions politiques dans un syndicalisme que ce type de clivages a déjà ébranlé à plusieurs reprises. En réalité, les problèmes tactiques qui agitent les organisations de salariés doivent être appréciés dans ce contexte d'ensemble. Demain, la dynamique de SUD se développera peut-être hors des PTT (certains cheminots de la CFDT, minoritaires, ont déjà rejoint cette jeune organisation). Demain, la vie syndicale verra peut-être se reconstituer autour de la CFDT et de la FEN un pôle " réformiste ", et se concrétiser le rapprochement observé l'année dernière entre la CGT et Force ouvrière. Mais la véritable " sortie de crise " consisterait à saisir l'occasion de ce séisme pour reposer la question de l'unité. Une telle proposition ne signifie pas que les divergences entre les uns et les autres sont faibles, mais qu'elles gagneraient à être gérées dans le cadre d'un mouvement unifié : pour reprendre l'observation de Mme Sylvie Salmon-Tharreau, secrétaire de la Fédération CGT des transports, le syndicalisme ne sera rassembleur que s'il est rassemblé (9). Et une telle perspective ne peut se réaliser que sur la base d'une refondation d'ensemble, c'est-à-dire à partir d'une volonté commune de répondre ensemble aux questions qui lui sont posées.



    (1) C'est en janvier 1959 que paraît dans la revue La Nef la première des trois études, celle sur la Caltex, qui fourniront la matière au livre de Serge Mallet, La Nouvelle Classe ouvrière, Le Seuil, Paris, 1963.
    (2) La rupture du programme commun PCF-PS-Radicaux de gauche entraîne, un an plus tard, la dénonciation du pacte d'unité d'action conclu, en 1974, par MM. Edmond Maire (CFDT) et Georges Séguy (CGT).
    (3) Gérard Alezard, Lydia Brovelli, Gérard Delahaye, Jean Michel Leterrier, Faut-il réinventer le syndicalisme ? Editions L'Archipel, Paris, 1995.
    (4) Louis Viannet, Syndicalisme, les nouveaux défis, Editions de l'Atelier, Paris, 1995.
    (5) Cf. Danièle Kergoat, in " Parole autour d'un conflit ", France-Culture, 14 décembre 1995.
    (6) Sondages CSA sur l'image des syndicats et la CGT réalisés pour la CGT en 1993 et 1995.
    (7) George Ross, " Noblesse et misères du syndicalisme ",>Le Monde diplomatique, janvier 1996.
    (8) Cf. Jean Claude Boual (sous la direction de), Syndicalisme, quel second siècle ? Editions de l'Atelier, 1995.
    (9) In " Demain, le syndicalisme ", Politis-La Revue, no 6, février 1994. Cf. également les contributions au colloque organisé par Ressy en octobre 1995 " Un seul syndicat pour tous les salariés " (à paraître aux éditions Syllepse).

    Pierre Bourdieu La télevision peut-elle critiquer la télevision?
    Analyse d'un passage à l'antenne
    Aus: Le Monde diplomatique, April 1996

    ******************************************************** -->


    LA TÉLÉVISION PEUT-ELLE CRITIQUER LA TÉLÉVISION ?

    Analyse d'un passage à l'antenne

    En France, plusieurs émissions de télévision se proposent dedécrypter les images que reçoivent les téléspectateurs. Sefondant sur l'idée que la télévision peut critiquer latélévision,elles tentent de combattre la méfiance grandissante dupublic à l'égard de ce média. Pierre Bourdieu,qui a, en janvierdernier, participé à la principale de ces émissions, " Arrêt surimages ",livre ici son témoignage.

    par Pierre Bourdieu

    J'AI écrit ces notes dans les jours qui ont suivi mon passage àl'émission " Arrêt sur images ". J'avais, dès ce moment-là, lesentiment que ma confiance avait été abusée, mais jen'envisageais pas de les rendrepubliques, pensant qu'il y auraiteu là quelque chose de déloyal. Or voilà qu'une nouvelle émissionde la même série revient à quatre reprises quel acharnement ! surdes extraits de mes interventions, et présente ce règlement decomptes rétrospectif comme un audacieux retour critique del'émission sur elle-même. Beau courage en effet : on ne s'estguère inquiété, en ce cas, d'opposer des " contradicteurs " auxtrois spadassins chargés de l'exécution critique des proposprésentés.

    La récidive a valeur d'aveu : devant une ruptureaussi évidente du contrat de confiance qui devrait unirl'invitant et l'invité, je me sens libre de publier cesobservations, que chacun pourra aisément vérifier en visionnantl'enregistrement des deux émissions (1). Ceux qui auraient encorepu douter, après avoir vu la première, que la télévision est unformidable instrument de domination devraient, cette fois, êtreconvaincus : Daniel Schneidermann, producteur de l'émission, en afait la preuve, malgré lui, en donnant à voir que la télévisionest le lieu où deux présentateurs peuvent triompher sans peine detous les critiques de l'ordre télévisuel.

    " Arrêt surimages ", La Cinquième, 23 janvier 1996. L'émission illustreraparfaitement ce que j'avais l'intention de démontrer :l'impossibilité de tenir à la télévision un discours cohérent etcritique sur la télévision. Prévoyant que je ne pourrais pasdéployer mon argumentation, je m'étais donné pour projet, commepis-aller, de laisser les journalistes jouer leur jeu habituel(coupures, interruptions, détournements, etc.) et de dire, aprèsun moment, qu'ils illustraient parfaitement mon propos. Il auraitfallu que j'aie la force et la présence d'esprit de le dire enconclusion (au lieu de faire des concessions polies au " dialogue", imposées par le sentiment d'avoir été trop violent et d'avoirinutilement blessé mes interlocuteurs).

    DanielSchneidermann m'avait proposé à plusieurs reprises de participerà son émission. J'avais toujours refusé. Début janvier, ilréitère sa demande, avec beaucoup d'insistance, pour une émissionsur le thème : " La télévision peut-elle parler des mouvementssociaux ? " J'hésite beaucoup, craignant de laisser passer uneoccasion de faire, à propos d'un cas exemplaire, une analysecritique de la télévision à la télévision.

    Après avoirdonné un accord de principe subordonné à une discussion préalablesur le dispositif, je rappelle Daniel Schneidermann, qui posed'emblée, comme allant de soi, qu'il faut qu'il y ait un "contradicteur ". Je ne me rappelle pas bien les argumentsemployés, si tant est qu'il y ait eu arguments, tellement celaallait de soi pour lui. J'ai cédé par une sorte de respect de labienséance : ne pas accepter le débat, dans n'importe quellesconditions et avec n'importe qui, c'est manquer d'espritdémocratique. Daniel Schneidermann évoque des interlocuteurspossibles, notamment un député RPR qui a pris position contre lamanière dont les télévisions ont rendu compte de la grève. Ce quisuppose qu'il attend de moi que je prenne la position opposée(alors qu'il me demande une analyse ce qui tend à montrer que,comme la plupart des journalistes, il identifie l'analyse à lacritique).

    Je propose alors Jean-Marie Cavada, parce qu'ilest le patron de la chaîne où passera l'émission, et aussi parcequ'il m'est apparu comme typique d'une violence plus douce etmoins visible : Jean-Marie Cavada donne toutes les apparences del'équité formelle, tout en se servant de toutes les ressources desa position pour exercer une contrainte qui oriente fortement lesdébats ; mes analyses vaudront ainsi a fortiori. Tout enproclamant que le fait que je mette en question le directeur dela chaîne ne le gênait en rien et que je n'avais pas à me limiterdans mes " critiques ", Daniel Schneidermann exclut Jean-MarieCavada au profit de Guillaume Durand. Il me demande de proposerdes extraits d'émissions qui pourraient être présentés à l'appuide mes analyses. Je donne une première liste (comportantplusieurs références à Jean-Marie Cavada et à Guillaume Durand),ce qui m'amène, pour justifier mes choix, à livrer mesintentions.

    DANS une seconde conversation, je m'aperçoisque plusieurs de mes propositions d'extraits ont été remplacéespar d'autres. Dans le " conducteur " final, je verrai apparaîtreun long " micro-trottoir " sans intérêt visant à montrer que lesspectateurs peuvent dire les choses les plus opposées sur lareprésentation télévisuelle des grèves, donc à relativiserd'avance les " critiques " que je pourrais faire (cela sousprétexte de rappeler l'éternelle première leçon de toutenseignement sur les médias : le montage peut faire diren'importe quoi à des images). Lors d'une nouvelle conversation,on m'apprend que Jean-Marie Cavada a finalement décidé de veniret qu'on ne peut pas lui refuser ce droit de réponse, puisqu'ilest " mis en question ".

    Dès la première conversation,j'avais demandé expressément que mes prises de position pendantles grèves de décembre ne soient pas mentionnées. Parce que cen'était pas le sujet et que ce rappel ne pourrait que faireapparaître comme des critiques de parti pris les analyses que lasociologie peut proposer. Or, dès le début de l'émission, lajournaliste, Pascale Clark, annonce que j'ai pris position enfaveur de la grève et que je me suis montré " très critique de lareprésentation que les médias [en] ont donnée ", alors que jen'avais rien dit, publiquement, sur ce sujet. Elle récidive avecla première question, sur les raisons pour lesquelles je ne mesuis pas exprimé à la télévision pendant les grèves.

    Devantce nouveau manquement à la promesse qui m'avait été faite pourobtenir ma participation, j'hésite longuement, me demandant si jedois partir ou répondre. En fait, à travers cette interventionqui me plaçait d'emblée devant l'alternative de la soumissionrésignée à la manipulation ou de l'esclandre, contraire auxrègles du débat " démocratique ", le thème que les deux "contradicteurs " ne cesseront de rabâcher pendant toutel'émission était lancé : comment peut-il prétendre à la scienceobjective de la représentation d'un événement à propos duquel ila pris une position partisane ?

    Au cours des discussionstéléphoniques, j'avais aussi fait observer que les "contradicteurs " étaient maintenant deux, et deux professionnels(il apparaîtra, dès que je ferai une brève tentative pouranalyser la situation dans laquelle je me trouvais, qu'ilsétaient quatre) ; j'avais exprimé le souhait qu'ils n'abusent pasde l'avantage qui leur serait ainsi donné. En fait, emportés parl'arrogance et la certitude de leur bon droit, ils n'ont pascessé de me prendre la parole, de me couper, tout en proférantd'ostentatoires flatteries : je pense que dans cette émission oùj'étais censé présenter une analyse sociologique d'un débattélévisé en tant qu'invité principal, j'ai dû avoir la parole, auplus, pendant vingt minutes, moins pour exposer des idées quepour ferrailler avec des interlocuteurs qui refusaient tous letravail d'analyse.

    Daniel Schneidermann m'a appeléplusieurs fois, jusqu'au jour de l'émission, et je lui ai parléavec la confiance la plus entière (qui est la condition tacite,au moins pour moi, de la participation à un dialogue public),livrant ainsi toutes mes intentions. Il ne m'a rien dit, à aucunmoment, des intentions de mes " contradicteurs ". Lorsque je luiai demandé s'il comptait leur montrer, au préalable, les extraitsque j'avais choisis ce qui revenait à leur dévoiler toutes mesbatteries , il m'a dit que s'ils les lui demandaient il nepourrait pas les leur refuser... Il m'a parlé vaguement d'unmicro-trottoir au sujet mal défini tourné à Marseille. Aprèsl'émission, il me dira sa satisfaction et combien il étaitcontent qu'un " grand intellectuel " pommade ait pris la peine deregarder de près et de discuter la télévision, mais aussi etsurtout combien il admirait mes " contradicteurs " d'avoir " jouéle jeu " et d'avoir accepté courageusement la critique...

    Le jour de l'émission, les " contradicteurs " et lesprésentateurs, avant l'enregistrement, me laissent seul sur leplateau pendant près d'une heure. Guillaume Durand vients'asseoir en face de moi et m'entreprend bille en tête sur cequ'il croit être ma complicité avec les socialistes (il est malinformé...). Exaspéré, je lui réponds vertement. Il restelongtemps silencieux et très gêné. La présentatrice, PascaleClark, essaie de détendre l'atmosphère. " Vous aimez latélévision ? Je déteste. " On en reste là. Je me demande si je nedois pas partir.

    Si au moins je parvenais à croire que ceque je suis en train de faire peut avoir une quelconque utilitéet que je parviendrai à convaincre que je suis venu là pouressayer de faire passer quelque chose à propos de ce nouvelinstrument de manipulation... En fait, j'ai surtout l'impressiond'avoir seulement réussi à me mettre dans la situation du poissonsoluble (et conscient de l'être) qui se serait jeté àl'eau.

    La disposition sur le plateau : les deux "contradicteurs " sont assis, en chiens de faïence (et de garde),de part et d'autre du présentateur, je suis sur le côté, face àla présentatrice. On m'apporte le " conducteur " de l'émission :quatre seulement de mes propositions ont été retenues et quatre "sujets " ont été ajoutés, dont deux très longs " micro-trottoirs" et reportages, qui passeront, tous destinés à faire apparaîtrela relativité de toutes les " critiques " et l'objectivité de latélévision. Les deux qui ne passeront pas, et que j'avais vus,avaient pour fin de montrer la violence des grévistes contre latélévision.

    Conclusion (que j'avais écrite avantl'émission) : on ne peut pas critiquer la télévision à latélévision parce que les dispositifs de la télévision s'imposentmême aux émissions de critique du petit écran. L'émission sur letraitement des grèves à la télévision a reproduit la structuremême des émissions à propos des grèves à la télévision.

    Ce que j'aurais voulu dire

    La télévision, instrument decommunication, est un instrument de censure (elle cache enmontrant) soumis à une très forte censure. On aimerait s'enservir pour dire le monopole de la télévision, des instruments dediffusion (la télévision est l'instrument qui permet de parler auplus grand nombre, au-delà des limites du champ desprofessionnels). Mais, dans cette tentative, on peut apparaîtrecomme se servant de la télévision, comme les " médiatiques ",pour agir dans ce champ, pour y conquérir du pouvoir symbolique àla faveur de la célébrité (mal) acquise auprès des profanes,c'est-à-dire hors du champ. Il faudrait toujours vérifier qu'onva à la télévision pour (et seulement pour) tirer parti de lacaractéristique spécifique de cet instrument le fait qu'il permetde s'adresser au plus grand nombre , donc pour dire des chosesqui méritent d'être dites au plus grand nombre (par exemple qu'onne peut rien dire à la télévision).

    Faire la critique de latélévision à la télévision, c'est tenter de retourner le pouvoirsymbolique de la télévision contre lui-même cela en payant de sapersonne, c'est le cas de le dire : en acceptant de paraîtresacrifier au narcissisme, d'être suspect de tirer des profitssymboliques de cette dénonciation et de tomber dans lescompromissions de ceux qui en tirent des profits symboliques,c'est-à-dire les " médiatiques ".

    Le dispositif : du plusvisible au plus caché

    Le rôle du présentateur :

    Ilimpose la problématique, au nom du respect de règles formelles àgéométrie variable et au nom du public, par des sommations ("C'est quoi... ", " Soyons précis... ", " Répondez à ma question", " Expliquez-vous... ", " Vous n'avez toujours pas répondu...", " Vous ne dites toujours pas quelle réforme vous souhaitez...") qui sont de véritables sommations à comparaître mettantl'interlocuteur sur la sellette. Pour donner de l'autorité à saparole, il se fait porte-parole des auditeurs : " La question quetout le monde se pose ", " C'est important pour les Français... "Il peut même invoquer le " service public " pour se placer dupoint de vue des " usagers " dans la description de lagrève.

    Il distribue la parole et les signes d'importance(ton respectueux ou dédaigneux, attentionné ou impatient, titres,ordre de parole, en premier ou en dernier, etc).

    Il créel'urgence (et s'en sert pour imposer la censure), coupe laparole, ne laisse pas parler (cela au nom des attentes supposéesdu public c'est-à-dire de l'idée que les auditeurs necomprendront pas, ou, plus simplement, de son inconscientpolitique ou social).

    Ces interventions sont toujoursdifférenciées : par exemple, les injonctions s'adressent toujoursaux syndicalistes (" Qu'est-ce que vous proposez, vous ? ") surun ton péremptoire, et en martelant les syllabes ; même attitudepour les coupures : " On va en parler... Merci, madame, merci..." remerciement qui congédie, par rapport au remerciement empresséadressé à un personnage important. C'est tout le comportementglobal qui diffère, selon qu'il s'adresse à un " important " (M.Alain Peyrefitte) ou à un invité quelconque : posture du corps,regard, ton de la voix, mots inducteurs (" oui... oui... oui... "impatient, " ouais " sceptique, qui presse et décourage), termesdans lesquels on s'adresse à l'interlocuteur, titres, ordre deparole, temps de parole (le délégué CGT parlera en tout cinqminutes sur une heure et demie à l'émission " La Marche du siècle").

    Le présentateur agit en maître après Dieu de sonplateau (" mon émission ", " mes invités " : l'interpellationbrutale qu'il adresse à ceux qui contestent sa manière de menerle débat est applaudie par les gens présents sur le plateau etqui font une sorte de claque).

    La composition du plateau :

    Elle résulte de tout un travail préalable d'invitationsélective (et de refus). La pire censure est l'absence ; lesparoles des absents sont exclues de manière invisible. D'où ledilemme : le refus invisible (vertueux) ou le piège.

    Elleobéit à un souci d'équilibre formel (avec, par exemple, l'égalitédes temps de parole dans les " face-à-face ") qui sert de masqueà des inégalités réelles : dans les émissions sur la grève dedécembre 1995, d'un côté un petit nombre d'acteurs perçus etprésentés comme engagés, de parti pris, et de l'autre desobservateurs présentés comme des arbitres, parfaitement neutreset convenables, c'est-à-dire les présumés coupables (de nuire auxusagers), qui sont sommés de s'expliquer, et les arbitresimpartiaux ou les experts qui ont à juger et à expliquer.

    L'apparence de l'objectivité est assurée par le fait que lespositions partisanes de certains participants sont déguisées (àtravers le jeu avec les titres ou la mise en avant de fonctionsd'expertise : par exemple, M. Alain Peyrefitte est présenté comme" écrivain " et non comme " sénateur RPR " et " président ducomité éditorial du Figaro ", M. Guy Sorman comme " économiste "et non comme " conseiller de M. Juppé ".)

    La logique du jeude langage :

    Le jeu joue en faveur des professionnels de laparole, de la parole autorisée.

    Le débat démocratique conçusur le modèle du combat de catch permet de présenter un ressortd'Audimat (le " face-à-face ") comme un modèle de l'échangedémocratique.

    Les affinités entre une partie desparticipants : les " médiatiques " sont du même monde (entre euxet avec les présentateurs). Familiers des médias et des hommesdes médias, ils offrent toutes les garanties : non seulement onsait qu'ils passent bien (ce sont, comme disent lesprofessionnels, de " bons clients"), mais on sait surtout qu'ilsseront sans surprises. La censure la plus réussie consiste àmettre à des places où l'on parle des gens qui n'ont à dire quece que l'on attend qu'ils disent ou, mieux, qui n'ont rien àdire. Les titres qui leur sont donnés contribuent à donnerautorité à leur parole.

    Les différents participants ne sontpas égaux devant ces situations : d'un côté des professionnels dela parole, dotés de l'aptitude à manipuler le langage soutenu quiconvient ; de l'autre des gens moins armés et peu habitués auxsituations de prise de parole publique (les syndicalistes et, afortiori, les travailleurs interrogés, qui, devant la caméra,bafouillent, parlent avec précipitation, s'emmêlent ou, pouréchapper au trac, font les marioles, alors que, quelques minutesavant, en situation normale, ils pouvaient dire des choses justeset fortes). Pour assurer l'égalité, il faudrait favoriser lesdéfavorisés (les aider du geste et du regard, leur laisser letemps, etc.), alors que tout est fait pour favoriser lesfavorisés.

    L'inconscient des présentateurs, leurs habitudesprofessionnelles. Par exemple, leur soumission culturelled'intermédiaires culturels demi-savants ou autodidactes, enclinsà reconnaître les signes académiques, convenus, dereconnaissance. Ils sont le dispositif (c'est-à-dire l'Audimat)fait hommes : lorsqu'ils coupent des propos qu'ils craignent tropdifficiles, ils sont sans doute de bonne foi, sincères. Ils sontles relais parfaits de la structure, et, s'ils ne l'étaient pas,ils seraient virés.

    Dans leur vision de la grève et desgrévistes, ils engagent leur inconscient de privilégiés : desuns, ils attendent des justifications ou des craintes (" Ditesvos craintes ", " De quoi vous plaignez-vous ? "), des autres desexplications ou des jugements (" Qu'en pensez-vous ? ").



    (1) " Arrêt sur images ", La Cinquième, 23 janvier 1996 et 13mars 1996.

    Réponse à Pierre Bourdieu de Daniel Schneidermann
    La télevision peut-elle critiquer la télevision?
    Aus: Le Monde diplomatique, mai 1996.

    ******************************************************** -->


    LA TÉLÉVISION PEUT-ELLE CRITIQUER LA TÉLÉVISION ?

    Réponse à Pierre Bourdieu

    Nous avons publié, le mois dernier, un texte du sociologuefrançais Pierre Bourdieu dans lequel, analysant sa propre participationà une émission - « Arrêt sur images » -, ils'interrogeait sur la nature et le fonctionnement de la télévision, etsur la capacité de ce média de masse à se critiquerlui-même. Dans nos démocraties d'opinion, alors que les médiasexercent une si puissante influence, une telle interrogation, on l'aura compris, estévidemment politique.

    Daniel Schneidermann, producteur de l'émission en question - l'une des rares enFrance à faire un travail courageux et sérieux d'éducationà l'analyse de l'image -, a tenu à répondre à PierreBourdieu. Il le fait sur un ton plus polémique que théorique. Et c'estdommage. Car la question en débat est grave ; elle reste en définitiveposée : la télévision peut-elle critiquer latélévision ?   - I. R.

    par Daniel Schneidermann

    Cher Pierre Bourdieu. Comme il est difficile, pour un intellectuel, de penserla télévision! Ainsi donc, votre venue à« Arrêt sur images », l'émission hebdomadaire derelecture des images télévisées de La Cinquième, le23 janvier, ne vous inspire-t-elle, dans Le Monde diplomatique du moisdernier, que cet étrange et touchant cri de colère, de remords etde dépit. Ainsi donc, assurez-vous, votre « confiance aété abusée ». Quelle que soit monindignité à débattre avec un professeur au Collègede France, je souhaiterais m'arrêter, non point sur des images, mais survotre texte.

    Un mot, pour commencer, de son étonnante structure. Après avoirlivré, sur deux colonnes, votre version de nos conversationspréalables à votre venue, et sans transition, vous brossez dansla troisième colonne un tableau critique du dispositif d'uneémission télévisée. Une lecture rapide pourraitfaire croire que ce résumé peu flatteur s'applique à« Arrêt sur images », alors que vous décrivez en fait« La Marche du siècle », émission de France 3,à laquelle vous aviez aussi participé quelques années plustôt. Ne pouvant croire que cette ambiguïté soitdélibérée, je n'y insiste pas.

    Plus intéressant, ce texte révèle à mes yeux, dansvotre pensée et votre vision du monde, plusieurs surprenants pointsaveugles, à commencer par... la télévisionelle-même. A quoi se résume en effet l'essentiel de vos reproches? A ne pas vous avoir laissé totalement maître dudéroulement de l'émission. Vous eussiez aimé en ordonnerà la fois la composition du plateau et les extraits projetés.Vous opposer des contradicteurs, vous interrompre, même respectueusement,prétendre ajouter quelques séquences à celles que vousaviez vous-même demandées pour étayer vos propos, futà vos yeux un crime de lèse-majesté. On ne débatpas avec Pierre Bourdieu, on ne contredit pas Pierre Bourdieu, onn'interfère pas avec le discours de Pierre Bourdieu. C'était sisimple! Vous veniez seul, avec vos images, délivrer votre message. Latélévision s'abdiquait elle-même. Au fond, si l'on vouscomprend bien, il n'existe qu'une forme imaginable de communication : le coursmagistral au Collège de France.

    Ce refus rétrospectif de la contradiction me surprend. Il me sembleencore vous entendre, au téléphone, vous réjouir de laperspective de « rentrer dans la gueule » de vos contradicteurs.« On me dit que je suis bien meilleur face à une contradictionforte », disiez-vous. Ai-je rêvé ? Allons! Nosnégociations sur la composition du plateau furent limpides. Pourquoiinsinuer autre chose ? Vous souhaitiez, pour critiquer le traitementtélévisé des grèves de décembre, vousappuyer sur des extraits des émissions de Jean-Marie Cavada (France 3)et Guillaume Durand (TF 1). Je m'assurai que tous deux viendraient vous donnerla réplique. Et nous fûmes d'accord.

    Mais ne considérons que votre texte, puisque c'est la posture que vousadoptez aujourd'hui. Cet effroi affiché du maître devant lacontradiction est d'abord révélateur de la déliquescencedu débat intellectuel en France. Vous n'avez pas tort :l'« assènement » magistral est aujourd'hui la seule formeadmise d'expression intellectuelle publique. Des chefs et des sous-chefsd'écoles délivrent leurs leçons, dans la totaleindifférence des chapelles voisines. Il est surtoutrévélateur d'une méconnaissance étonnante de lapuissance de l'outil télévision. L'eussiez-vous chasséepar la porte, celle-ci serait rentrée par la fenêtre. Sonéviction, elle s'en serait vengée en... la soulignant cruellementà l'image. « Pierre Bourdieu vous parle » : était-celà votre émission rêvée ? Que souhaitiez-vous, enprime ? Des roulements de tambour ? Un présentateur en uniforme ? Uneheure d'horloge durant, voir un digne professeur délivrer son cours etlancer ses excommunications: qui eût regardé jusqu'au bout cetteparodie sans éclater de rire ?

    Oui, la télévision est une moulinette. Les rides d'uninvité de plateau, les plis de son front, y seront toujours pluséloquents que sa démonstration. Oui, l'unité de base y estle « coup de gueule », ou le « coup de coeur ».Même si, en effet, vous avez bénéficié de vingtminutes de parole sur une durée totale de cinquante-deux minutes (contrehuit minutes pour chacun de vos deux contradicteurs), passer à latélévision pour tenter d'y délivrer une pensée,c'est obligatoirement passer un compromis avec la moulinette. Dans uncompromis, cher Pierre Bourdieu, on gagne, mais on perd aussi. Que suis-jeprêt à sacrifier (en virginité, en intégrité,en complexité, en impunité)... en échange de quelsbénéfices (en notoriété, en efficacité) ?Jusqu'à quel point le message à délivrer vaut-il de selaisser broyer par la mécanique de l'image ? Voilà les seulesquestions qui importent.

    A peine m'avez-vous reproché de trop sacrifier à lamécanique de la télévision, que surgit sous votre plume unautre grief contradictoire : j'aurais dû m'abstenir d'informer les deuxautres invités de la liste des critiques que vous projetiez de leuradresser. Souhaitiez-vous donc jouer l'effet de surprise, le direct, le« coup de télé » ? Rêviez-vous de les prendrepar surprise - tiens, encaisse celle-là ? Souhaitiez-vous que lacaméra aille surprendre sur leurs visages les stigmates de la foudrebourdivine ? Désolé : ce n'est pas la pratique habituelle denotre émission. Ces effets-là, auxquels incite en effet lamécanique de la télévision - rien ne« fonctionne » mieux en télé qu'une mise àmort, rien n'est plus efficace que le sang -, nous les refusons. Bourdieumettant à mort Durand et Cavada : à supposer que votre armeaît été assez acérée, et que votre poingn'ait pas tremblé, cela eût sans doute assuré àl'émission une jolie promotion, et une belle audience. Mais non. Au« coup de télé », à l'attaque-surprise, jem'obstine à préférer le dialogue franc mais loyal, danslequel chacun a eu le temps de fourbir ses arguments. Nos invitéspeuvent toujours, au préalable, prendre connaissance du programme avecle degré de précision qu'ils fixent eux-mêmes. Cejour-là, d'ailleurs, ce ne fut pas le cas, ni Jean-Marie Cavada niGuillaume Durand ne nous ayant demandé de leur dévoiler vosbatteries.

    Mais le plus stupéfiant - et le plus révélateur de votrearticle -, c'est ce qui n'y figure pas : l'analyse de l'émissionelle-même. Ce que vous souhaitiez dire, ce que vous n'avez pas pu dire,vos a priori sur la télévision : nous n'en ignorons plus rien.Mais votre regard sur l'émission ? Vous avez zappé cescinquante-deux minutes, qui furent pourtant grâce à vous, ne vousen déplaise, ce moment unique où la télévision, enla personne de deux de ses dignitaires, accepta - courageusement, je lemaintiens - de venir se soumettre à la critique d'un intellectuel.

    « D'où parlent » les visages qui causent dans leposte ?

    Comme elle est décryptable, pourtant, cette émission ! Comme seséchanges, ses regards, ses silences sont éloquents ! Oui, sessilences! Car un spectacle de télévision, cher Pierre Bourdieu,ce ne sont pas seulement les mots qui y circulent. Ce sont aussi les instantsinattendus, imprévisibles qui, volant aux participants leurvérité inavouable, lui impriment sa couleur.

    De grâce, regardez-la, cette émission : tout ce que vous vousreprochez, dans votre article, de n'avoir pas pu dire, tout cela crèvetout de même l'écran. Jusqu'à votre stratégie dumartyr - vous laisser interrompre pour souligner la barbarie de vosinterlocuteurs - si lisible dans votre sourire douloureux des premiersinstants, face à la première question de ma consoeur PascaleClark : « On ne vous a pas beaucoup entendu, à latélévision ? » Un silence, puis : « Non. » Ah,ce silence! Du mépris pour la journaliste à la pitié pourla « victime du système », tout y est simultanément,prodigieusement, cruellement lisible!

    Cela nous amène, cher Pierre Bourdieu, à votre second pointaveugle : vous-même. « J'avais demandéexpressément que mes prises de position pendant les grèves dedécembre ne soient pas mentionnées », rappelez-vous.Outre que je n'ai aucun souvenir d'une telle exigence, cette revendication melaisse rêveur. Que reprochez-vous par ailleurs, en effet, à latélévision ? Vous critiquez les émissions qui passent soussilence « les positions partisanes de certainsparticipants ». Que M. Peyrefitte, sur certains plateaux, soitprésenté comme « écrivain » et non comme« sénateur RPR » ou « président ducomité éditorial du Figaro », voilà, selonvous, une coupable mystification.

    Je partage votre indignation. On n'indique jamais tropprécisément aux téléspectateurs « d'oùparlent » les visages qui causent dans le poste. Mais pourquoiseriez-vous le seul à devoir échapper à cette salutaireexigence ? Pourquoi vous octroieriez-vous seul le droit d'apparaître,à votre choix, comme « au-dessus de la mêlée »,retranché sur l'Aventin du Collège de France, ou bien commepugnace combattant au côté des grévistes ? A GuillaumeDurand, qui vous en fait la remarque au cours de l'émission, vousrépliquez, atterré: « il faudrait deux heures, pourrépondre à cela. » En effet ! Il faudrait même sansdoute bien davantage que deux heures pour détailler le miraculeuxprocessus de dédoublement entre le Bourdieu qui, gare de Lyon, vientapporter son soutien aux cheminots, et celui qui, du haut de sa chaire,dégagé des emportements du vulgaire, fustige scientifiquement lapernicieuse télévision.

    A moins, évidemment, que vous ne parliez de nulle part. « Quefaudra-t-il inscrire sous votre nom ? » vous demandai-je encore aucours de l'émission. « Rien », répondez-vous,superbe. Cette autre grande seconde de vérité, le professeur decommunication Daniel Bougnoux a choisi à son tour de ladécrypter, quelques semaines plus tard, dans un numéroultérieur d'« Arrêt sur images » (le 13 Mars 1996).« On ne saurait mieux signifier que dans Bourdieu, il y aDieu », analysa-t-il. N'est-ce pas cette ironique remarque, pourtantsans méchanceté, qui a déclenché votre furie, et larafale de mitrailleuse dans Le Monde diplomatique ?

    Ces deux instants de vérité ne sont pas les seuls. De votreapparition à « Arrêt sur images », je conserve pour mapart un autre motif de stupéfaction : comment, du thèmeproposé - « la télévision et le mouvementsocial » - vous avez insensiblement glissé à « latélévision et Pierre Bourdieu ». Dieu sait que cettegrève fut riche en images de gens du peuple, des grévistes seréchauffant à leurs braseros aux salariés pris aupiège des embouteillages, des bateaux-mouches aux auto-stoppeurs et auxcyclistes.

    Mais tous ces visages-là n'avaient pas retenu votre attention. Enrevanche, Jean-Marie Cavada interrompant Pierre Bourdieu à « LaMarche du siècle », deux ans auparavant : voilà l'offensequi méritait réparation. Comme si toute la Misère du Mondes'incarnait en Vous. Comme si, interrompre Bourdieu, c'était offenserles damnés de la Terre. Comme si plaisanter Bourdieu, c'étaitblasphémer.

    Risquons une explication. Si l'image des grévistes ne vousintéresse qu'à travers celle des hiérarques syndicaux - oula vôtre ; si, dans le flux télévisuel, seules vousfascinent les émissions de plateau où se joue, entre hommes depouvoir - animateurs d'émission, dirigeants syndicaux, ministres,sociologues - la tragi-comédie du pouvoir, c'est évidemment parceque le pouvoir est votre élément, votre objet d'analyse et deconquête, votre plus cher souci. Pouvoir: le mot vous répugnerasans doute sincèrement, vous dont toute l'oeuvre respire la compassionenvers les humbles, et la colère contre les mécanismes qui lesbroient. Sans doute votre pouvoir d'aujourd'hui enivre-t-il et effraie-t-ilà la fois le boursier béarnais, l'observateur attentif, lesociologue subversif que vous fûtes, mais c'est ainsi. Votre pouvoir estaujourd'hui immense. Vous vous plaisez parfois à vous offusquer dupouvoir, à vos yeux excessif, des médias, engénéral, et de la télévision, en particulier. Vousavez raison. Mais le vôtre ? Ne vous aveugle-t-il pas ? Certes, on nevous reconnaît pas dans la rue. Dans plusieurs lettres, aprèsl'émission, on m'a demandé qui était « cesociologue » qui avait, avec tant de hardiesse, interpellé leshommes de télévision. Mais votre narcissisme, que vousévoquez dans votre article, trouve bien d'autres compensations, et je neparle pas seulement des médailles d'or du CNRS. Que vous paraissiez, etles médiatiques tremblent. Doublement cuirassée par leCollège de France et la Misère du Monde, votrelégitimité écrase leur fragile notoriété,ils le savent, et vous savez bien qu'ils le savent.

    Pourquoi Jean-Marie Cavada et Guillaume Durand, ces vedettes de latélévision, se sont-ils faits un devoir d'accourir à votreconvocation? Pourquoi Le Monde diplomatique a-t-il publié votrecri, avec force affichettes dans les rues de Paris? Parce que vousdétenez, dans la vie intellectuelle, une légitimitéconsidérable, une des toutes premières, et que les médias,tous les médias, même les plus légitimes d'entre eux,renforcent leur légitimité en vous accueillant. En termestriviaux, publier Bourdieu, inviter Bourdieu, même pour être leréceptacle ou la cible d'une de ses philippiques anti-médias,c'est s'anoblir, s'incorporer un peu de votre légitimité. Pour unjournal ou une émission, vous êtes aussi un élémentde standing ou, pour reprendre un concept que vous avez si magnifiquementéclairé jadis, un signe de distinction.

    Et ceci est aussi vrai pour La Cinquième, en général et« Arrêt sur images », en particulier, qui, dans laconfrontation du Savoir et du Faire Savoir, se veulent alliés naturelsdu premier contre le second. Relisant devant les téléspectateursles images de télévision, contraignant latélévision à s'arrêter sur ses errements, ladépossédant de son arme suprême - le non-retour surelle-même -, « Arrêt sur images » a pour premier but decombattre le pouvoir hypnotique de la télévision. Oui, on peutjouer à ce jeu dangereux dans la gueule du loup elle-même,à la télévision, et nous tentons de le démontrerchaque semaine.

    Mais s'il est nécessaire de critiquer la télé à latélé, il est tout aussi nécessaire d'y critiquer... latélé qui critique la télé. Aucun pouvoir - ni celuide Cavada et Durand, ni le vôtre, ni le contre-pouvoir, balbutiant, desémissions de « méta-télévision » - nedoit renoncer à s'exercer aussi contre les mystifications dont il est,par essence, producteur. Quiconque vient sur un plateau detélévision, fût-ce pour offrir la richereprésentation allégorique du Savoir terrassant leParaître, y devient aussitôt icône, et donclégitimement objet lui-même de décryptage.

    Pourquoi le spectacle télévisé de « Pierre Bourdieucritiquant la télé à la télé »(spectacle redoutablement efficace, comme en témoignèrent lesréactions qui suivirent votre venue), serait-il seul tabou ? L'exercice,je le conçois bien, est ambigu, mais il est nécessaire, et jeregrette sincèrement que vous ne l'ayiez pas supporté. Votre cride colère, j'eûs aimé l'entendre... sur notre plateau. Etje ne désespère pas que vous en repreniez un jour le chemin.

    Concluons. Au total, grâce à ces deux émissions - età cet échange à distance dans Le Monde diplomatique-, peut-être aurons-nous contribué ensemble à cette missionde salubrité publique : rendre les télespectateurs-citoyens moinsdupes de ce qu'ils voient et entendent. L'attelage hétérocliteque nous formons aura peut-être fait progresser une idée simple,dont je sais qu'elle vous est chère : accepter sans rebellion toutereprésentation publique du pouvoir (y compris du pouvoir intellectuel),c'est déjà être dominé. N'est-ce pas l'essentiel ?

    Ariane Chemin / Nicolas Weill, Les nouveaux compagnons de route
    Aus: Le Monde, 12.4.1996.

    Les nouveaux "compagnons de route"?

    Avec la redécouverte du marxisme et le mouvement social de décembre 1995, de nouveaux liens d' "amitié" - comme dit "L' Humanité" - se tissent entre la gauche communiste, écologiste ou trotskiste et des intellectuels français

    On croyait le modèle enterré. Au milieu des années 80, tout laissait croire que la traditionnelle figure de l'intellectuel "compagnon de route" proche du Parti communiste et de l'extrême gauche et dont Jean-Paul Sartre avait été l'ultime et brillante incarnation, appartenait définitivement au passé. L'appel de soutien aux grévistes signe par Pierre Bourdieu, au milieu des manifestations de décembre 1995 contre le plan Juppé de reforme de la Sécurité sociale, l'accueil bienveillant désormais réserve aux intellectuels par le quotidien communiste L'Humanité, la redécouverte du marxisme depuis quelques années: de nombreux signes témoignent des liens qui se tissent aujourd'hui entre les intellectuels et la gauche dite désormais radicale, ou critique.

    Nouveau compagnonnage? Certains acceptent la formule. "On peut parler d'un compagnonnage théorique", concède le philosophe Jacques Bidet, organisateur du Congrès Marx International en septembre 1995, qui a connu un succès inattendu. Il précise: "Il s'agit d'une petite communauté, qui était à la base de mon congrès, mais qui tient dans un mouchoir de poche." Professeur de sociologie à l'université Paris-II, François Dubet considère, lui, qu'en choisissant "de se placer directement du coté du mouvement", en décembre, Pierre Bourdieu a retrouvé une "logique de compagnonnage" plus large. "Ce n'est plus un compagnonnage strictement politique", explique l'auteur de La Galère (Seuil, 1995) dans le mensuel communiste Regards, mais "un compagnonnage social visant à légitimer et à renforcer la parole populaire, à la sortir du silence et de la clandestinité, comme essaya de le faire Sartre après mai 68".

    La majorité, pourtant, refuse la "posture" des années 30. Le fantôme des papoutchiki ("compagnons de route", en russe - l' expression fut inventée il y a un siècle par l'historien Herzen), flattés ou proprement manipulés, est frappée, en 1996, d'un réel discrédit. En outre, analyse Jacques Chambaz, membre du comité national du PCF qui fut longtemps chargé des intellectuels à la direction du parti, "Certains, comme Jacques Derrida ou Pierre Bourdieu, ont gardé le souvenir de leur instrumentalisation par le PS, lors des réformes sur l'enseignement". Ni l'historien et anthropologue Emmanuel Todd, qui, entre ses "sympathies pour Philippe Séguin et Jean-Pierre Chevènement", évoque ses "tendresses" pour les communistes et son grand-père Paul Nizan, ni l' écrivain Régis Debray, membre de la nouvelle "Société des amis de L'Humanité", (Le Monde du 1er février), ne se reconnaissent en tout cas dans cette formule, qui fait même frissonner ceux qui auraient tout à y gagner. "Ne parlons surtout pas de compagnons de route", s'horrifie Pierre Blotin, membre du bureau national du PCF et naguère proche conseiller de Georges Marchais et de Waldeck Rochet, "puisqu'il n'y a plus de route".

    "Plus de route", confirme l' auteur du Passé d'une illusion, François Furet (1). La chute du mur de Berlin avait déjà privé les communistes de modèle, et les "compagnons de route" potentiels de capitale de référence: Moscou, Pékin ou La Havane. Au début des années 90, voilà qu'un Américain, Francis Fukuyama, dit s'inspirer de Hegel et d'Alexandre Kojève pour étayer sa fameuse théorie de la "fin de l'histoire", consécutive à la chute de l' URSS, au grand scandale d'une génération d'intellectuels français peu habituée à voir réfuter Marx par Hegel! Les conflits - la guerre du Golfe, en particulier - et la thématique de la "fracture sociale" qui s'accroît entre riches et pauvres sur fond de mondialisation contribuent à entretenir, dans une partie de la société mais aussi chez un certain nombre d'intellectuels, un esprit de révolte, qu'on aurait pu croire dissous dans le consensus des années 80 en faveur du libéralisme.

    De nombreux intellectuels se retrouvent aujourd'hui pour dire publiquement que l'entreprise analytique et critique de I' auteur du Capital n'est pas close. Des philosophes, dont l'oeuvre ne paraissait jusque-là puiser que fort peu à celle de Marx, comme celle de Jacques Derrida, dont Spectres de Marx paraît en 1993 chez Galilée, se mettent à proclamer bien haut sa "revenance". Cette même année 1993, deux ans avant sa mort, Gilles Deleuze confie que son "prochain livre - et ce sera le dernier - s'appellera 'Grandeur de Marx'".

    La chute du mur de Berlin, contrairement à ce que certains attendaient, n'aura pas entamé une tradition intellectuelle française: celle de la radicalité politique. "Le nouveau type de réflexion suscité par l'effondrement du monde soviétique et la révision de la vulgate marxiste n'a pas pénétré profondément l'univers des intellectuels, parce que ceux-ci forment un univers très spécifique", commente Marcel Gauchet, de la revue Le Débat. "Il y a chez les intellectuels français une sorte de sentimentalisme de la radicalité, auquel ceux-ci pouvaient d'autant moins renoncer qu' ils n'avaient plus, désormais, à porter le poids du socialisme réel."

    Les esprits, en effet, sont disponibles. "La chute de l'URSS a une conséquence: l'opinion publique a cessé d'être aussi aisément distraite et mobilisable sur ce contre-exemple d'alternative, et ne peut plus désormais échapper au spectacle du capitalisme", explique Jacques Bidet. "Les grands médias ne peuvent plus ne pas parler de la misère d'un tiers-monde dominé par le capitalisme central, des limites de la logique marchande, des dérèglements catastrophiques liés aux mécanismes financiers. Brouillé dans la conscience commune par une superposition d'images, cela redevient audible parce que affleurent à nouveau avec fracas les structures profondes du capitalisme."

    Issu de lieux, de formes, de disciplines variés, se développe aujourd'hui "un neo-marxisme pluriel et polymorphe", dit Jacques Bidet, en marge de ce que certains appellent "la pensée unique", et des partis traditionnels. Au marxisme "un peu honteux" des historiens, des économistes, des sociologues, "moins crispés que les autres", commence à faire écho celui des politiques. Le président du Mouvement des citoyens (MDC), Jean-Pierre Chevènement, n' hésite pas à citer Marx. Quant au porte-parole de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), Alain Krivine, il trouve des dizaines de milliers de personnes pour I'ovationner publiquement, le 2 avril, à Bercy, à la seule évocation de la lutte des classes.

    La chute du communisme redonnerait-elle, paradoxalement, une certaine virginité politique à l'"idée", permettant du même coup évitement du débat sur le bilan du stalinisme - que l'ouverture des archives commençait à rendre possible et argumenté? Est-elle ce qui permet la métamorphose d'un Marx désormais exonéré de la violence révolutionnaire Iéniniste, en penseur humaniste et antitotalitaire? "On trouve chez beaucoup d'intellectuels l' idée qu'un renouveau de la pensée critique passe, forcement, par un retour ou marxisme", regrette Philippe Corcuff, président du Club Merleau-Ponty, proche des idées de Pierre Bourdieu, mais qui, lui se définit comme "a-marxiste". "L' idée que, à un cycle libéral, ne peut que succéder un cycle marxiste."

    Ce retour au marxisme ne serait-il, dès lors, que le fait d'une génération marquée par l' althussérisme et mai 68 ? S'agit-il au contraire, d'un phénomène durable capable de toucher aussi des générations nouvelle? "Les étudiants qui arrivent en faculté aujourd'hui ne peuvent attribuer au socialisme réel les méfaits du capitalisme, aussi bien à I'Est qu'ici", pense Daniel Bensaïd, auteur de Marx I'intempestif (Fayard, 1995). "La théorie de la valeur reste valable. Il n'y a pas de vision du monde aussi vaste. Le capitalisme obtient son sursis au prix de la barbarie." Philippe Corcuff, en revanche, déplore cette "incapacité française à penser l' inédit". "Ici,

    La chute du communisme redonnerait-elle, paradoxalement, une certaine virginité politique aux idées marxistes ?

    dit-il, "quand on veut chercher du nouveau, on va chercher de l'ancien, par exemple la lutte des classes, dont les sociologues savent depuis longtemps qu'elle est une notion obsolète."

    Cette pensée critique qui se cherche se retrouve autour de causes fédératrices. La présence envahissante du Front national dans l'univers politique français offre ainsi un terrain de bataille à l'intellectuel. Ce combat conforte, d'ailleurs, les ressemblances avec la figure de l'intellectuel des années 30. "Elle paraît redonner une légitimité nouvelle à ce qui fut la grande idée du compagnonnage: l'antifascisme", remarque Marcel Gauchet. Comme les dirigeants de la place du Colonel-Fabien, Emmanuel Todd rappelle volontiers les vertus du parti dans les banlieues, vecteur possible d'une "réconciliation culturelle": "Quand le PC lâche", résume-t-il, "on a le Front national." L' idée d'un "front républicain", comme au temps du Front populaire, refait surface chez les dirigeants de la gauche tous réunis à Bercy, le 2 avril, autour du Parti communiste.

    Autres thèmes fédérateurs et récurrents: la "pensée unique" et le "nouvel ordre mondial" impose aux sociétés les plus pauvres: en témoigne le succès du mensuel Le Monde diplomatique. L' Humanité l'a bien compris, qui accueille volontiers tous ceux qui rejettent Maastricht et la logique libérale. L'air de rien, ce journal mélange ses nouveaux amis, camarades ou simples accointances, qui - question de génération? - entretiennent des relations très diverses avec le marxisme.

    A plusieurs reprises, Jacques Derrida a "fait la une" du quotidien communiste. Il arrive au philosophe d'être ponctuellement en accord avec le PCF - mais sur des questions qu'il juge néanmoins essentielles - ou d'estimer que certaines questions qui lui tiennent à coeur, celle de la lutte contre l'apartheid par exemple, sont bien défendues par le Parti communiste. Tout en disant n'avoir jamais appartenu au parti, il retrouve dans celui-ci cette radicalité qui correspond selon lui à celle de l'intellectuel. Il y relève aussi du respect pour la souffrance, celle des vieux militants et des vieux syndicalistes.

    L' Humanité affectionne aussi Emmanuel Todd, l' un des tout premier, dans sa Chute finale de 1976, à annoncer l' effondrement du système soviétique, mais aussi le théoricien, dans une note à la Fondation Saint-Simon, de la "fracture sociale" chère à Jacques Chirac. "Ce journal est aujourd'hui I'un des rares lieux d'inversion de la pensée unique", juge-t-il. Dans les mêmes colonnes, Regis Debray explique son engagement aux cotés des "Amis de L' Humanité avec des mots différents. Défendre "la variété des sons de croche, pourquoi pas? Mais tout le monde dialogue aujourd'hui, gentiment, dédaigneusement, niaisement. Ce qui me paraît bien plus menace, c'est le courage de contredire le tout-capital et la ténacité pour contredire les "informés" et les "modernes". C'est la possibilité de parler des exploités et non des exclus, de Karl Marx et non de l'abbé Pierre, de la lutte des classes et non de la fracture sociale.

    "Contredire". Le discours de ces nouveaux "amis" ne serait-il que purement réactif? L'historien du communisme Stephane Courtois le pense: "Nous assistons à la recomposition d'un paysage idéologique, dans une atmosphère de régression théorique et d' incantation contre l'argent-roi, qui n'a rien à voir avec la tradition d'analyse du PCF", pense-t-il. "Ma formule de "l'argent pour l'argent", martelée pendant la campagne présidentielle, est une formule de Marx" rappelle lui-même, en souriant, Robert Hue, le secrétaire national du PCF. "Depuis l'époque de Hitler, I'engagement dans le parti s' explique aussi par un biais répulsif", résume Marcel Gauchet. "C'est cela qui permet aujourd'hui de ne retenir, dans l'engagement communiste, qu'un mélange d'humanisme et une fermeté politique."

    Le mouvement social de décembre, qui a vu "amis", compagnons ou simples connaissances de la gauche critique descendre les premiers dans la rue, commence des lors à donner lieu aux interprétations les plus diverses. Est-ce un mouvement "crépusculaire", sorte de dernier sursaut des luttes ouvrières héritées du XIXe siècle, comme le pense François Furet, en soulignant la "pauvreté" du slogan "Tous ensemble"? Faut-il y voir, comme Jean-Pierre Chevènement ou Robert Hue, la "première grève anti-Maastricht?", et, comme beaucoup d'autres, quelque chose d' "inédit"?

    Ce n'est pas d' un réel retour a Marx qu' il est question, mais de la renaissance d'une certaine extrême gauche condamnée à "gérer la plainte sociale", pense François Furet. "Regardez les causes, les nouvelles associations qui les servent", dit-il. "En fait, l'idéologie des droits s'est substituée à celle de la lutte des classes. Elle s'articule sur l' émotion compassionnelle et va rejoindre le libéralisme à l'américaine" - la political correctness. "Il y a quelque chose d'excessif dans cette thématique de l' exclusion et de la victimisation de la misère, même si celle-ci repose sur une réalité de long terme: la fin des solidarités traditionnelles, classes, familles, etc." Pour Jacques Bidet, "la vogue marxologique actuelle, avec ce qu'elle porte de nostalgique et de rétro, peut occulter autre chose, qui ne relève pas du devoir de mémoire: la présence, active, d'un marxisme impénitent qui continue à travailler la culture et la société contemporaine".

    (1) Robert Laffont-Calmann-Lévy. 1995


  2. Littérature et philosophie:

    Michel Foucault: L'Anti-Oedipe: Une introduction à la vie non fasciste.
    Aus: magazine littéraire 257 (September 1988), S.49-5o.

    Ce texte de Michel Foucault, inédit en français, a servi de préface à l'édition américaine de 'Capitalisme et schizophrénie, l'Anti-Oedipe' de Gilles Deleuze et Félix Guattari. Il sera repris dans Dits et écrits, recueil des articles, entretiens, préfaces et autres contributions de Michel Foucault, à paraître aux éditions Gallimard en 1989. Le titre ici indiqué est de la rédaction.

    Pendant les années 1945-1965 (je pense à l'Europe), il y avait une certaine manière correcte de penser, un certain style de discours politique, une certaine éthique de l'intellectuel. Il fallait être à tu et à toi avec Marx, ne pas laisser ses rêves vagabonder trop loin de Freud, et traiter les systèmes de signes - le signifiant - avec le plus grand respect. Telles étaient les trois conditions qui rendaient acceptable cette singulière occupation qu'est le fait d'écrire et d'énoncer une part de vérité sur soi-même et sur son époque.

    Puis vinrent cinq années brèves, passionnées, cinq années de jubilation et d'énigme. Aux portes de notre monde, le Vietnam, évidemment, et le premier grand coup porté aux pouvoirs constitués. Mais ici, à l'intérieur de nos murs, que se passait-il exactement? Un amalgame de politique révolutionnaire et antirépressive? Une guerre menée sur deux fronts - l'exploitation sociale et la répression psychique? Une montée de la libido modulée par le conflit des classes? C'est possible. Quoi qu'il en soit, c'est par cette interprétation familière et dualiste que l'on a prétendu expliquer les événements de ces années. Le rêve qui, entre la Première Guerre mondiale et l'avènement du fascisme, avait tenue sous son charme les fractions les plus utopistes de l'Europe - l'Allemagne de Wilhelm Reich et la France des surréalistes - était revenue pour embraser la réalité elle-même: Marx et Freud éclairés par la même incandescence.

    Mais est-ce bien là ce qui s'est passé? S'est-il bien agi d'une reprise du projet utopique des années trente, cette fois à l'échelle de la pratique historique? Ou y a-t-il eu, au contraire, un mouvement vers des luttes politiques qui ne se conformaient plus au modèle prescrit par la tradition marxiste? Vers une expérience et une technologie du désir qui n'étaient plus freudiennes? On a certes brandi les vieux étendards, mais le combat s'est déplacé et a gagné de nouvelles zones.

    L'Anti-Oedipe montre, tout d'abord, l'étendue du terrain couvert. Mais il fait beaucoup plus. Il ne se dissipe pas dans le dénigrement des vieilles idoles, même s'il s'amuse beaucoup avec Freud. Et surtout, il nous incite à aller plus loin.

    Ce serait une erreur de lire L'Anti-Oedipe comme la nouvelle référence théorique (vous savez, cette fameuse théorie qu'on nous a si souvent annoncée: celle qui va tout englober, celle qui est absolument totalisante et rassurante, celle, nous assure-t-on, dont «nous avons tant besoin» en cette époque de dispersion et de spécialisation d'où «l'espoir» a disparu). Il ne faut pas chercher une «philosophie» dans cette extraordinaire profusion de notions nouvelles et de concepts-surprise: L'Anti-Oedipe n'est pas un Hegel clinquant. La meilleure manière, je crois, de lire L'Anti-Oedipe, est de l'aborder comme un «art», au sens où l'on parle d'«art érotique», par exemple. S'appuyant sur les notions en apparence abstraites de multiplicités, de flux, de dispositifs et de branchements, l'analyse du rapport du désir à la réalité et à la «machine» capitaliste apporte des réponses à des questions concrètes. Des questions qui se soucient moins du pourquoi des choses que de leur comment. Comment introduit-on le désir dans la pensée, dans le discours, dans l'action? Comment le désir peut-il et doit-il déployer ses forces dans la sphère du politique et s'intensifier dans le processus de renversement de l'ordre établi? Ars erotica, ars theoretica, ars politica.

    D'où les trois adversaires auxquels L'Anti-Oedipe se trouve confronté. Trois adversaires qui n'ont pas la même force, qui représentent des degrés divers de menace, et que le livre combat par des moyens différents.

    1. Les ascètes politiques, les militants moroses, les terroristes de la théorie, ceux qui voudraient préserver l'ordre pur de la politique et du discours politique. Les bureaucrates de la révolution et les fonctionnaires de la Vérité.
    2. Les pitoyables techniciens du désir - les psychanalystes et les sémiologues qui enregistrent chaque signe et chaque symptôme, et qui voudraient réduire l'organisation multiple du désir à la loi binaire de la structure et du manque.
    3. Enfin, l'ennemi majeur, l'adversaire stratégique (alors que l'opposition de L'Anti-Oedipe à ses autres ennemis constitue plutôt un engagement tactique): le fascisme. Et non seulement le fascisme historique de Hitler et de Mussolini - qui a su si bien mobiliser et utiliser le désir des masses - mais aussi les fascisme qui est en nous tous, qui hante nos esprits et nos conduites quotidiennes, le fascisme qui nous fait aimer le pouvoir, désirer cette chose même qui nous domine et nous exploite.

    Je dirais que L'Anti-Oedipe (puissent ses auteurs me pardonner) est un livre d'éthique, le premier livre d'éthique que l'on ait écrit en France depuis assez longtemps (c'est peut-être la raison pour laquelle son succès ne s'est pas limité à un «lectorat» particulier: être anti-Oedipe est devenu un style de vie, un mode de pensée et de vie). Comment faire pour ne pas devenir fasciste même quand (surtout quand) on croit être un militant révolutionnaire? Comment débarrasser notre discours et nos actes, nos cœurs et nos plaisirs, du fascisme? Comment débusquer le fascisme qui s'est incrusté dans notre comportement? Les moralistes chrétiens cherchaient les traces de la chair qui s'étaient logées dans les replis de l'âme. Deleuze et Guatari, pour leur part, guettent les traces les plus infimes du fascisme dans le corps.

    En rendant un modeste hommage à saint François de Sales (Homme d'Eglise du XVIIe siècle, qui fut évêque de Genève. Il est connu pour son Introduction à la vie dévote), on pourrait dire que L'Anti-Oedipe est une introduction à la vie non fasciste.

    Cet art de vivre contraire à toutes les formes de fascisme, qu'elles soient déjà installées ou proches de l'être, s'accompagne d'un certain nombre de principes essentiels, que je résumerais comme suit si je devais faire de ce grand livre un manuel ou un guide de la vie quotidienne:

    • Libérez l'action politique de toute forme de paranoïa unitaire et totalisante.
    • Faites croître l'action, la pensée et les désirs par prolifération, juxtaposition et disjonction, plutôt que par subdivision et hiérarchisation pyramidale.
    • Affranchissez-vous des vieilles catégories du Négatif (la loi, la limite, la castration, le manque, la lacune) que la pensée occidentale a si longtemps tenu sacré en tant que forme de pouvoir et mode d'accès à la réalité. Préférez ce qui est positif et multiple, la différence à l'uniformité, les flux aux unités, les agencements mobiles aux systèmes. Considérez que ce qui est productif n'est pas sédentaire mais nomade.
    • N'imaginez pas qu'il faille être triste pour être militant, même si la chose qu'on combat est abominable. C'est le lien du désir à la réalité (et non sa fuite dans les formes de la représentation) qui possède une force révolutionnaire.
    • N'utilisez pas la pensée pour donner à une pratique politique une valeur de Vérité; ni l'action politique pour discréditer une pensée, comme si elle n'était que pure spéculation. Utilisez la pratique politique comme un intensificateur de la pensée, et l'analyse comme un multiplicateur des formes et des domaines d'intervention de l'action politique.
    • N'exigez pas de la politique qu'elle rétablisse les «droits» de l'individu tels que la philosophie les a définis. L'individu est le produit du pouvoir. Ce qu'il faut, c'est «désindividualiser» par la multiplication et le déplacement, l'agencement de combinaisons différentes. Le groupe ne doit pas être le lien organique qui unit des individus hiérarchisés, mais un constant générateur de «désindividualisation».
    • Ne tombez pas amoureux du pouvoir.

    On pourrait même dire que Deleuze et Guattari aiment si peu le pouvoir qu'ils ont cherché à neutraliser les effets de pouvoir liés à leur propre discours. D'où les jeux et les pièges que l'on trouve un peu partout dans le livre, et qui font de sa traduction un véritable tour de force. Mais ce ne sont pas les pièges familiers de la rhétorique, ceux qui cherchent à séduire le lecteur sans qu'il soit conscient de la manipulation, et finissent par le gagner à la cause des auteurs contre sa volonté. Les pièges de L'Anti-Oedipe sont ceux de l'humour: tant d'invitations à se laisser expulser, à prendre congé du texte en claquant la porte. Le livre donne souvent à penser qu'il n'est qu'humour et jeu là où pourtant quelque chose d'essentiel se passe, quelque chose qui est du plus grand sérieux: la traque de toutes les formes de fascisme, depuis celles, colossales, qui nous entourent et nous écrasent, jusqu'aux formes menues qui font l'amère tyrannie de nos vies quotidiennes.

    Traduit de l'anglais par Fabienne Durand-Bogaert.


    Gilles Deleuze: Foucault, Historien du présent.
    Aus: magazine littéraire 257 (September 1988), S.51/52.

    Ce texte est extrait de l'intervention de Gilles Deleuze au colloque «Michel Foucault, philosophe» organisé les 9, 10 et 11 janvier par l'association pour le centre Michel Foucault. Les actes de ce colloque seront intégralement publiés en 1989 aux éditions du Seuil. Le titre de cet extrait est de la rédaction.

    La conséquence d'une philosophie des dispositifs est un changement d'orientation, qui se détourne de l'Eternel pour appréhender le nouveau. Le nouveau n'est pas censé désigner la mode, mais au contraire la créativité variable suivant les dispositifs: conformément à la question qui commença à naître au XXe siècle, comment est possible dans le monde la production de quelque chose de nouveau? Il est vrai que, dans toute sa théorie de l'énonciation, Foucault récuse explicitement «l'originalité» d'un énoncé comme critère peu pertinent, peu intéressant. Il veut seulement considérer la «régularité» des énoncés. Mais ce qu'il entend par régularité, c'est l'allure de la courbe qui passe par les points singuliers ou les valeurs différentielles de l'ensemble énonciatif (de même il définira les rapports de forces par des distributions de singularités dans un champ social). Quand il récuse l'originalité de Nénoncé, il veut dire que l'éventuelle contradiction de deux énoncés ne suffit pas à les distinguer, ni à marquer la nouveauté de l'un par rapport à l'autre. Car ce qui compte, c'est la nouveauté du régime d'énonciation lui-même, en tant qu'il peut comprendre des énoncés contradictoires. Par exemple on demandera quel régime d'énoncés apparaît avec le dispositif de la Révolution française, ou de la Révolution bolchevique: c'est la nouveauté du régime qui compte, et non l'originalité de l'énoncé. Tout dispositif se définit ainsi par sa teneur en nouveauté et créativité, qui marque en même temps sa capacité de se transformer, à moins au contraire d'être rabattu de force sur ses lignes les plus dures, les plus rigides ou solides. En tant qu'elles s'échappent des dimensions de savoir et de pouvoir, les lignes de subjectivation semblent particulièrement capables de tracer des chemins de création, qui ne cessent d'avorter, mais aussi d'être repris, modifiés, jusqu'à la rupture de l'ancien dispositif. Les études encore inédites de Foucault sur les divers processus chrétiens ouvrent sans doute des voies nombreuses à cet égard. On ne croira pas pourtant que la production de subjectivité soit dévolue à la religion: les luttes antireligieuses sont aussi créatrices, de même que les régimes de lumière, d'énonciation ou de domination passent par les domaines les plus divers. Les subjectivations modernes ne ressemblent pas plus à celles des Grecs qu'à celles des chrétiens, et la lumière de même, et les énoncés et les pouvoirs.

    Nous appartenons à des dispositifs, et agissons en eux. La nouveauté d'un dispositif par rapport aux précédents, nous l'appelons son actualité, notre actualité. Le nouveau, c'est l'actuel. L'actuel n'est pas ce que nous sommes, mais plutôt ce que nous devenons, ce que nous sommes en train de devenir, c'est-à-dire l'Autre, notre devenir-autre. Dans tout dispositif, il faut distinguer ce que nous sommes (ce que nous ne sommes déjà plus), et ce que nous sommes en train de devenir: la part de l'histoire, et la part de l'actuel. L'histoire, c'est l'archive, le dessin de ce que nous sommes et cessons d'être, tandis que l'actuel est l'ébauche de ce que nous devenons. Si bien que l'histoire ou l'archive, c'est ce qui nous sépare encore de nous-mêmes, tandis que l'actuel est cet Autre avec lequel nous coïncidons déjà. On a cru parfois que Foucault dressait le tableau des sociétés modernes comme autant de dispositifs disciplinaires, par opposition aux vieux dispositifs de souveraineté. Mais il n'en est rien: les disciplines décrites par Foucault sont l'histoire de ce que nous cessons d'être peu à peu, et notre actualité se dessine dans des dispositifs de contrôle ouvert et continu, très différents des récentes disciplines closes. Foucault s'accorde avec Burroughs, qui annonce notre avenir contrôlé plutôt que discipliné. La question n'est pas de savoir si c'est pire. Car aussi nous faisons appel à des productions de subjectivité capables de résister à cette nouvelle domination, très différentes de celles qui s'exerçaient naguère contre les disciplines. Un nouvelle lumière, de nouvelles énonciations, une nouvelle puissance, de nouvelles formes de subjectivation? Dans tout dispositif, nous devons démêler les lignes du passé récent et celles du futur proche: la part de l'archive et celle de l'actuel, la part de l'histoire et celle du devenir, la part de l'analytique et celle du diagnostic. Si Foucault est un grand philosophe, c'est parce qu'il s'est servi de l'histoire au profit d'autre chose: comme disait Nietzsche, agir contre le temps, et ainsi sur le temps, en faveur je l'espère d'un temps à venir. Car ce qui apparaît comme l'actuel ou le nouveau selon Foucault, c'est ce que Nietzsche appelait l'intempestif, l'inactuel, ce devenir qui bifurque avec l'histoire, ce diagnostic qui prend le relais de l'analyse avec d'autres chemins. Non pas prédire, mais être attentif à l'inconnu qui frappe à la porte.

    Rien ne le montre mieux qu'un passage fondamental de l'Archéologie du savoir, valable pour toute l'œuvre (p. 172). L'analyse de l'archive comporte donc une région privilégiée: à la fois proche de nous, mais différente de notre actualité, c'est la bordure du temps qui entoure notre présent, qui le surplombe et qui l'indique dans son altérité, c'est ce qui, hors de nous, nous délimite. La description de l'archive déploie ses possibilités (et la maîtrise de ses possibilités) à partir des discours qui viennent de cesser justement d'êtres les nôtres; son seuil d'existence est instauré par la coupure qui nous sépare de ce que nous ne pouvons plus dire, et de ce qui tombe hors de notre pratique discursive; elle commence avec le dehors de notre propre langage; son lieu, c'est l'écart de nos propres pratiques discursives. En ce sens elle vaut pour notre diagnostic. Non point parce qu'elle nous permettrait de faire le tableau de nos traits distinctifs et d'esquisser par avance la figure que nous aurons à l'avenir. Mais elle nous déprend de nos continuités; elle dissipe cette identité temporelle où nous aimons nous regarder nous-mêmes pour conjurer les ruptures de l'histoire; elle brise le fil des téléologies transcendantales; et là où la pensée anthropologique interrogeait l'être de l'homme ou sa subjectivité, elle fait éclater l'autre et le dehors. Le diagnostic ainsi entendu n'établit pas le constat de notre identité par le jeu des distinctions. Il établit que nous sommes différence, que notre raison c'est la différence des discours, notre histoire la différence des temps, notre moi la différence des masques».

    Les différentes lignes d'un dispositif se répartissent en deux groupes, lignes de stratification ou de sédimentation, lignes d'actualisation ou de créativité. La dernière conséquence de cette méthode concerne toute l'œuvre de Foucault. Dans la plupart de ses livres, il assure une archive bien délimitée, avec des moyens historiques extrêmement nouveaux, sur l'hôpital général au XVIIe siècle, sur la clinique au XVIIIe, sur la prison au XIXe, sur la subjectivité dans la Grèce antique, puis dans la Christianisme. Mais c'est la moitié de sa tâche. Car, par souci de rigueur, par volonté de ne pas tout mélanger, par confiance dans le lecteur, il ne formule pas l'autre moitié. Il la formule seulement et explicitement dans les entretiens contemporains de chacun des grands livres: qu'en est-il aujourd'hui de la folie, de la prison, de la sexualité? Quels nouveaux modes de subjectivation voyons-nous apparaître aujourd'hui, qui, certainement, ne sont ni grecs ni chrétiens? Cette dernière question, notamment, hante Foucault jusqu'à la fin (nous qui ne sommes plus des Grecs ni même des chrétiens ...). Si Foucault jusqu'à la fin de sa vie attacha tant d'importance à ses entretiens, en France et plus encore à l'étranger, ce n'est pas par goût de l'interview, c'est parce qu'il y traçait ces lignes d'actualisation qui exigeaient un autre mode d'expression que les lignes assignables dans les grands livres. Les entretiens sont des diagnostics. C'est comme chez Nietzsche, dont il est difficile de lire les œuvres sans y joindre le Nachlass contemporain de chacune. L'œuvre complète de Foucault, telle que la conçoivent Defert et Ewald, ne peut pas séparer les livres qui nous ont tous marqués, et les entretiens qui nous entaînent vers un avenir, vers un devenir: les strates et les actualités.

Zur ersten Seite... Zur ersten Seite...

Zur Uni-Homepage... Zur Uni-Homepage...